RÉALISME
rattachait au romantisme, avait déjà été un introducteur du réalisme par ses scènes de vie populaire. La Norvège, qui n’avait suivi jusqu’alors le mouvement littéraire européen qu’avec un retard considérable, brûlait les étapes, tandis que le Danemark, après sa grande période, subissait un temps d’arrêt. Et les auteurs norvégiens étaient très conscients de leur apport et de son importance. A Edmund Gosse, qui, dans son compte rendu de Empereur et Galiléen, avait regretté que le double drame ne fût pas écrit en vers, Ibsen répondit :
Je dois vous contredire sur ce point ; car la pièce, comme vous avez dû le remarquer, .est composée dans la forme la plus réaliste ; l'illusion que je voulais produire était celle de la réalité; j’ai voulu donner au lecteur r impression que ce qu’il lisait s’était vraiment passé. Si je m’étais servi du vers, j’aurais contrarié ma propre intention et le but que je m’étais proposé
La tendance naturelle d’Ibsen au réalisme peut être observée dans son théâtre — et même dans ses poèmes — depuis le début ; dans des œuvres d’un caractère qui semblait peu le comporter, il a été réaliste quand même ; mais il n’a exclu que peu à peu tout ce qui gênait son instinct ; c’est seulement après Peer Gynt qu’il écrit V Union des Jeunes sans aparté ni monologue. Vient ensuite Empereur et Galiléen parce que c’est un sujet sur lequel il a trop médité depuis 1864; ensuite, il ne pourra plus composer que des pièces modernes qui seront toutes réalistes dans leur facture. Des épithètes supplémentaires pourront leur convenir ; elles s’adjoindront à celle-là sans la remplacer. La chance favorisait Ibsen, car le réalisme, vers 186g, était la tendance dominante dans la littérature européenne. La souplesse de son génie dramatique lui aurait permis de se conformer à l’esthétique d’alors, même s’il avait eu plus de goût pour d’autres formes d’expression. Mais le réalisme était précisément ce qui lui convenait le mieux. Il y est venu tout spon-
1 Lettre du 15 janvier 1874, Brève, II, p. 12.
tanément, à mesure qu’il s’est débarrassé du romantisme, et dès 1869 on a vu qu’il est déjà un précurseur, non seulement pour les écrivains Scandinaves, mais aussi pour les auteurs dramatiques de tous pays. Cela n’exclut pas, bien entendu, qu’il ait pu être encouragé dans cette voie par d’autres exemples, qu’il a vite dépassés, et il faudra revenir sur ce point à propos des Soutiens de la Société .
Bjôrnson aussi était en constant progrès dans le sens du réalisme, déjà notable dans ses premières œuvres, la nouvelle Synnôve Solbakken et la pièce en un acte Entre les Batailles (1857). Ensuite, il avait été le premier à écrire une pièce bourgeoise moderne. Les nouveaux mariés (1865), et de très bonne heure il a dit que le drame bourgeois, c’était vraiment là son affaire !. Il conçut même le projet d’un tel drame, mais il avait d’autres projets en train, et il fut détourné de la production littéraire par l’agitation politique, en sorte que ses œuvres dramatiques modernes furent retardées jusqu’en 1875. Alors parurent coup sur coup, en février Le Journaliste , et en avril, Une faillite.
Le réalisme introduit à la fois par Ibsen et Bjôrnson sur la scène norvégienne l’était aussi dans le roman par un écrivain nouveau, leur ancien camarade Jonas Lie, qui avait bien écrit des poèmes et des articles, surtout politiques, mais ne débuta vraiment dans la littérature qu’en 1870, à trente-sept ans. Avocat et homme d’affaires, il s’était enrichi, puis ruiné, et après s’être écarté à regret de la littérature parce qu’on ne pouvait en vivre, il s’y jeta résolument et lui demanda de payer ses dettes. Il avait passé son enfance dans le Nordland, terre alors peu connue, étrange par ses paysages, par les phénomènes naturels, et par certains éléments de population en partie nomades, où le paganisme n’avait pas encore complètement disparu. Jonas Lie connaissait la vie des marins, ayant vécu
Lettre du 21 juin i86t, Gro-tid, I, p. 267.