JONAS LIE
dans un port, et commencé des études pour être officier de marine ; sa myopie ne lui permit pas de les continuer. Enfin il connaissait le monde des affaires et de la spéculation. Tout cela constituait un bon bagage pour écrire du roman pittoresque ou social, et il débuta, naturellement, par le roman pittoresque (et psychologique) avec Le Visionnaire (1871), Le trois-mâts « V Avenir » (1872) et Le pilote et sa femme (1874). Il était grand ami et admirateur de Bjornson, — de ceux, toutefois, assez rares, qui gardaient leur indépendance vis-à-vis du jeune chef autoritaire. Aussitôt son premier roman achevé, il le lut à Bjornson, qui écrivit aussitôt à Hegel, et le livre parut à Copenhague. Jonas Lie eut un grand et constant succès, à chaque volume, jusqu’en 1874, et obtint alors la a pension de poète », égale à celle d’Ibsen et de Bjornson.
Mais si réalistes que fussent ces romans du Nordland ou de la mer, c’était par leur côté pittoresque, sans doute, qu’ils plaisaient surtout, car, lorsque Jonas Lie vint à publier des romans sur la vie bourgeoise de Kristiania, la critique s’étonna : un roman de Kristiania! On n'a jamais vu ça! Et le succès s’arrêta court. Même lorsqu’il publia Le Galérien (1883) h qui se passe aussi à Kristiania, mais dans le milieu ouvrier, milieu plus lointain pour la masse des lecteurs, qui était encore presque uniquement bourgeoise, la critique en dit du bien et du mal, et le laissa tomber. Le livre était réaliste à souhait. Le héros en était un jeune ouvrier travailleur, généreux et bon par nature, sobre, mais violent lorsqu’il se sentait gravement lésé ; un geste de colère contre le bourgeois qui cherche à séduire sa fiancée se trouve entraîner la mort du rival, et il est condamné aux travaux forcés. Bientôt après, Jonas Lie retrouva son succès des premières années de sa carrière d'écrivain, cette fois avec des « romans de Kristiania », et il fut enfin décidément reconnu comme l’un des « quatre grands ». On désignait ainsi Ibsen,
1 Traduit en français par Fritz de Zeppelin et Colleville.
54 les drames modernes
Bjornson, Jonas Lie et Alexander Kielland, qui avait pris rang dans la littérature en 1879. C'est vers 1875-80 que l'on entre dans un chapitre nouveau de l'histoire littéraire, caractérisé à la fois par un changement d'orientation des écrivains principaux, et par une disposition du public beaucoup plus accueillante pour des œuvres qu'il n'aurait pas tolérées quelques années plus tôt. Les alternances de succès et d'insuccès des premières œuvres de Jonas Lie montrent à la fois, dans le public d'alors, le désir du réalisme et ses limites.
En Norvège, ces tendances nouvelles, bien que peu apparentes, existaient depuis 1860. Pour une part, elles étaient une réaction contre la philosophie allemande, en particulier contre Hegel et Monrad, et ainsi un retour à la tradition norvégienne du xvme siècle, où l'influence des pays occidentaux, Angleterre et France, était prépondérante. Wergeland et son ami L. Kr. Daa avaient continué cette tradition. L’intellectualisme de Botten Hansen et de beaucoup de « Hollandais » les y rattachait aussi, bien qu’ils n'aient pas suivi les hommes de la rénovation qui se préparait. Les vrais représentants des idées nouvelles ont d'abord été Ernst Sars et Vinje. Auguste Comte et Darwin étaient sans doute parmi leurs maîtres les plus importants. Ce mouvement des années 60 et 70 a déjà été indiqué ; on a vu aussi qu'il s'est associé à un mouvement politique tendant à l'introduction du parlementarisme, Johan Sverdrup, chef de la gauche, s'inspirait de l’exemple anglais, qu’il interprétait, d'ailleurs, à son insu, d'une façon plutôt conforme aux conceptions françaises. Et vers 1875 on sentait le moment s'approcher où la lutte politique, englobant à la fois la question du parlementarisme et celle de l'union avec la Suède, allait en venir à une crise peut-être décisive. Et tout cela se compliquait d’un affaiblissement encore inaperçu du sentiment religieux. La période des « réveils » religieux des années 50 était bien finie. Pourtant, on ne pouvait encore imaginer une atteinte à l'autorité de Gisle Johnson, le grand maître de la théologie norvégienne.