ROLE DE BRANDÈS
Cela faisait beaucoup de crises en perspective, ou une crise bien vaste. Et tout cela était propre à la Norvège, sans influence danoise. Le Danemark intervint cependant, ou plutôt un Danois : Georg Brandès, qui, à partir de 1872, eut une influence considérable sur les littératures danoise et norvégienne. Lui aussi propageait les idées occidentales; il traduisait The oppression of woman de Stuart Mill ; il prônait le réalisme et le scientifisme ; et il combattait la religion ; car sa polémique de 1866-67 contre Rasmus Nielsen était bien, au fond, une attaque contre la religion, ainsi que son article de 1872, où il préfère La Vie de Jéstis de David Strauss à celle de Renan1. L'ouvrage datant de 1835, Brandès n’aurait pas eu sans doute l’idée de le rappeler s’il n’y avait vu l’occasion d’une propagande. Et c’est là ce qu’il y a de plus nouveau dans l’intervention de Brandès. La vie littéraire, avec lui, devient un combat où il s’agit de faire triompher certaines idées, certaines tendances. Il ne se contente pas d’exprimer sa propre façon de voir, il l’exprime en polémiste, même lorsqu’il veut faire figure d’historien et de penseur. Certes, il est historien et penseur, et il est assez artiste pour apprécier des œuvres dont la tendance ne le satisfait pas pleinement. Mais la littérature est avant tout, à ses yeux, un champ d’action, et il s’efforce de diriger la bataille. A maintes reprises, aidé de son frère Edvard Brandès, il a exercé les fonctions de chef, et les nouveaux venus, dans la littérature danoise qui se réveille vers 1875 d’un assez long assoupissement, ont tous commencé par être plus ou moins ses disciples : Holger Drachmann (1846-1908), le grand lyrique enthousiaste et à tempérament d’improvisateur, qui est par là plutôt anachronique, et ne tarda pas à se séparer de Brandès, Sophus Schandorph (1836-1901), qui s’est fait écrivain seulement en 1875, sous l’influence directe de Brandès, et lui a toujours été fidèle, et même Jens Peter Jakobsen (1847-1885), naturaliste, tra-
* Samlede Skrijter , VII, p. 4.
ducteur de Darwin, et auteur de deux beaux romans, Marie Grubbe (1876), et Niels Lyhne (1880), où il est surtout un élève de Beyle et de Balzac.
Cette action sur les jeunes écrivains, Brandès l'a exercée jusqu’en Norvège. Kjelland a été vraiment son disciple avant même de le connaître personnellement, et comme il avait rencontré Edvard Brandès peu de temps avant d’avoir achevé son premier volume ( Noveletter , 1879), il lui adressa son manuscrit avant de le publier. Edvard Brandès le porta chez Hegel. Avec ce petit volume et le roman Garman et Worse paru l’année suivante, Kielland fut classé comme un écrivain important. Et de tous les nouveaux, il était le plus « brandésien », au moins en ceci qu’il était le plus combatif. La tendance était tout pour lui. Parlant à G. Brandès de son premier roman, il dit : « Je ne sais d’où cela vient, mais je ne l’ai pas fait aussi amer qu’il aurait dû l’être ; la prochaine fois, ce sera mieux 1 . » Qu’il eût du talent et du succès, il paraissait à peine s’en soucier ; il voulait frapper fort et ne s’inquiétait que de l’effet produit ; il n’était content que si, par les comptes rendus, on voyait que « l’ennemi » s’était senti touché. Ses livres sont des ouvrages de propagande contre la religion et contre le capitalisme. Et malgré son réel talent et l’agrément de son style, c’est cela qui est surtout la marque de Kielland. Par là il contraste avec Jonas Lie, dont les sentiments à l’égard des classes populaires sont de vraie sympathie autant que ceux de Kielland, mais qui prétend faire de la littérature, et non de la propagande. Heureusement pour Kielland et malheureusement pour Jonas Lie, la critique préférait alors la propagande ; au moins on avait matière à discussion -.
Si différents que fussent « les quatre grands », on a eu raison
1 Alexander L. Kjelland, Brève, I, p. 51.
i V. sur ce point le livre d’Arne Garborg, Jonas Lie, en ndviklingshistorie , pp. 240 sqq. Et sur Kjelland en général le livre de Gerhard Gran, Alexander L. Kjelland og hans samtid .
AL. KIELLAND
de les grouper. Il y a entre eux une communauté littéraire par leur tendance commune au réalisme, et une certaine communauté d'idées qui les oppose aux écrivains danois de « l'âge d'or ». Ils différaient surtout par leur conception du rôle que devaient jouer leurs œuvres dans le mouvement des esprits. A cet égard, Jonas Lie était le plus libéral, ou le plus objectif, tandis que Kielland était à l'extrême opposé. Ibsen se rapprochait de Kielland en ce que, lui aussi, traitait avec passion des problèmes, où les questions d'actualité avaient une grande part, au moins au début, mais l'actualité s'effaçait peu à peu au cours de l'écriture de chaque œuvre, où dominaient, en définitive, des idées générales. L'actualité ne paraissait plus en être que l'occasion ou le prétexte.
Bjornson échappait par un autre moyen au danger d'écrire des œuvres aussi polémiques que les romans de Kielland. Orateur et journaliste, il avait ses périodes d’action politique et ses périodes d'action littéraire. C'était toujours de l'action, et l’esprit combatif de Bjornson s'affirmait dans ses poèmes, ses romans et ses pièces aussi bien que dans ses articles et sa correspondance. Mais les œuvres proprement littéraires se trouvaient ainsi plus ou moins dégagées de l'influence trop directe de l'actualité. De 1865 à 1874 sa production littéraire fut très ralentie, puis soudain, elle devint très active, et fut surtout dramatique. Cette période débute par deux drames bourgeois modernes, Le Journaliste (1874) et Une faillite (1875), où l’influence d'Émile Augier était sensible. En même temps, sa grande crise religieuse commençait, et des relations cordiales s'établirent entre lui et Brandès, avec qui, jusqu'alors, il n'avait eu que de rapports difficiles, parfois même hargneux. Ainsi l'union se faisait entre les hommes en qui Brandès voyait s’incarner la pensée moderne en marche h
1 C’est ce qu’il exprime dans le titre du volume Det moderne gjennembruds mænd (1883), où il réunit des études sur Bjornson, Ibsen, Jacobsen, Drachmann, Edvard Brandès et Erik Skram.
Ibsen, Bjomson et Jonas Lie voulaient — et très consciemment — une littérature réaliste. Ils étaient aussi d’accord pour écarter le naturalisme. Ceci était chez Ibsen une idée bien ancrée, qui lui venait de J. L. Heiberg. Il ne faut pas confondre l’art et la photographie. En art, la réalité n’est que « l’illusion qu’il s’agit de produire ». Et à cette idée il s’était rallié tout de suite. Le cynisme, d’ailleurs, surtout en matière sexuelle, répugnait à sa nature. Jonas Lie disait : « Nous n’avons pas besoin de Zola, ayant eu Ejlert Sundt, » renvoyant ainsi le naturalisme aux monographies sociales1.
Et pourtant le naturalisme était un prolongement naturel du réalisme. Kielland s’en rapprochait déjà, et lisait Zola. En Norvège on est allé beaucoup plus loin. Des jeunes gens se réunissaient au « Grand » et scandalisaient les gens par la liberté de leurs propos, ou même de leur conduite. Le centre du groupe, Hans Jæger (1854-1910), se déclarait anarchiste, et dès 1879 publiait un petit volume où il réunissait une étude de lui sur la critique de la raison pure de Kant et un poème narratif de son camarade plus jeune, Gunnar Heiberg (1857-1929). On appelait ce groupe « la Bohème de Kristiania », et Hans Jæger adopta ce titre pour le grand roman qu’il publia en 1885, en faveur de l’amour libre, et dont l’édition fut détruite par ordre de justice. Un camarade peintre, Christian Krohg (1852-1925), publia l’année suivante un roman, Albertine , contre le régime de la prostitution surveillée, qui fut aussi condamné. Ni l’un ni l’autre de ces ouvrages ne l’aurait été en France à cette époque. Hans Jæger vécut ensuite une vie difficile à Paris, où il publia, toujours en norvégien, un nouveau roman, Amour malade, cette fois tout à fait répugnant, et, après son retour en Norvège, La Bible de V Anarchie.
À la date où nous sommes parvenus dans la vie d'Ibsen, Hans Jæger, Christian Krohg et Gunnar Heiberg étaient encore de
‘ Gerhard Gran, op. cit p. 151.