LA BOHÈME
tout jeunes gens qui n’avaient pas fait parler d’eux. Le temps de la « Bohème de Kristiania » s'étend de 1878 à 1886 environ. Mais cette poussée de naturalisme extrême n’a pas été un simple accident dû à la personnalité de Hans Jæger. La fermentation des esprits était grande, on était en pleine réaction contre la domination de l’église qui, avec Gisle Johnson, assombrissait l’existence, on secouait le joug, et l’allure des gens devenait plus libre. Ceux qui continuaient à exalter la pureté du Nord et à vitupérer la corruption de l’Europe, — de Paris, en particulier, — ne rencontraient plus un assentiment aussi général. En littérature, Kielland avait précédé la Bohème. Arne Garborg, également, car c’est dès 1877 qu’il se montre affranchi de la religion, et il publie en 1878 son premier roman Un libre penseur (dans son journal en landsmaal , le livre n’a paru qu’en 1882 en volume).
La Suède, dont Ibsen avait suivi la littérature dès 1860 environ, sous l’influence de son ami Dietrichson, et plus encore en 1864, lorsqu’il s’était lié avec Snoilsky, aurait été en retard sur la Norvège, et même sur le Danemark, dans l'évolution des idées et de la littérature vers le réalisme et le naturalisme, si August Strindberg (1849-1912) n’avait eu son véritable début en 1S77 avec son recueil d’esquisses Svartbàcken et Fjôrdingen, suivi de son drame Maître Olof (1878) et de son roman La Chambre rouge (1879), qui est d’un réaliste hardi, et surtout d’un révolutionnaire. Ici encore, d’ailleurs, Brandès a été désigné, à côté de Kierkegaard et d’Ibsen1, parmi les inspirateurs de l’écrivain nouveau, que l’on a souvent appelé le Rousseau suédois.
Ainsi les tendances nouvelles apparaissaient, plus ou moins marquées, dans les trois pays Scandinaves à la fois, vers 1875-80, et c’était en Norvège que le mouvement était le plus fort. Ibsen
Toutefois, A. Jolivet n’est pas de cet avis (Le théâtre de Strindberg , pp. 54-
et Bjôrnson en étaient les précurseurs, et Brandès en était le héraut. L'esthétique de Heiberg, qu'il avait d'abord suivie, était par lui abandonnée, en partie sous l'influence d'Ibsen, qui ne se rendait pas compte à quel point il s’était éloigné du maître qu'il avait tant admiré1.
1 L’influence d’Ibsen a contribué à rendre la critique de Brandès moins dogmatique et à le lancer dans l’action, dit Francis Bull (Mélanges Baldensperger , I, p. 96). Paul V. Rubow n’est pas de cet avis, parce que dit-il, Brandès avait trop médiocre opinion d’Ibsen comme penseur pour subir son influence ( Georg Brandès og den kritiske tradition i det nütende aarhundrede, Festskrijt de l’Université de Copenhague, p. 87). Et il est bien certain que Brandès, en tant que philosophe, ne pouvait donner aucune adhésion à des théories, que d’ailleurs Ibsen était incapable d’exprimer. Mais les œuvres d’Ibsen, sa critique de certaines critiques de Brandès, et l'ardeur entraînante avec laquelle il lui a présenté l’aspect combatif de son tempérament, ont sûrement produit quelque effet sur son cadet. Il est vrai que d’autres influences, d’ordre plus spéculatif, surtout celle de Taine, très finement analysées par Paul V. Rubow, ont agi en même temps dans le même sens. Ce n’est as une raison pour négliger celle-là.