‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 17 sur 153 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

VOYAGE A KRISTIANIA

Vers la fin de février 1873, Ibsen a fini de mettre au net Empereur et Galiléen et a envoyé le manuscrit à Hegel. Ensuite, pendant deux ans et demi, toute production dramatique paraît abandonnée. Même dans ses lettres à Hegel, il ne mentionne aucun vague projet. Rien n’indique chez lui la moindre idée de se remettre au travail. On est peu renseigné, d’ailleurs, sur cette période, sauf en ce qui concerne ses déplacements. Il semble n’avoir fréquenté presque personne à Dresde, et les Scandinaves y passaient peu. Il n’avait aucune notoriété. Les gens qui habitaient la même maison que lui ne savaient même pas en 1874 que leur voisin était un écrivain norvégien4. Que faisait donc Ibsen?

C'était surtout son œuvre passée qui l’occupait. Le grand succès était venu, en Norvège, puis dans les trois pays Scandinaves, et enfin paraissait se dessiner en Allemagne. Les pièces éditées en Norvège pouvaient être publiées de nouveau chez Hegel, et une carrière meilleure s’ouvrait pour elles. Il fallait parfois s’entendre avec les éditeurs anciens. Ou bien il fallait rédiger une préface. Parfois il fallait revoir le texte, et Ibsen a même récrit Madame Inger d’Ôstraat pendant l’hiver de 1873 et le printemps de 1874, et il a fortement corrigé Catilina vers la fin de la même année. Des pièces qui n’avaient pas été jouées

1 A. E. Zucker, Ibsen ike Master Builder , p. 15 1.

à Kristiania en leur temps y avaient leur première, comme Madame Inger d’Ôstraat et La Comédie de V Amour. Premières aussi à Copenhague et à Stockholm. Et Ibsen était en correspondance avec la plupart de ses traducteurs allemands, — pas tous, parce que la propriété littéraire n'était pas protégée par la loi norvégienne. Et Les Guerriers à Helgeland étaient joués à Munich et à Vienne, Les Prétendants à la Couronne, à Berlin.

Les rééditions de ses œuvres étaient ce qui intéressait surtout Ibsen. De décembre 1873 à la fin de 1876 il en eut quatorze. Lorsqu'il s'agissait d'œuvres anciennes, qui n'avaient pas été publiées chez Hegel, c'était lui qui les proposait à son éditeur danois. Il négligea seulement Le Tertre du Guerrier , Le Soir de la Saint- Jean, La Fête à Solhaug (dont la seconde édition ne parut qu'en 1883) et Olaf Liljekrans. Même Catilina fut ressorti sous le prétexte de fêter le vingt-cinquième anniversaire de son début, — et de son baccalauréat. Et ce fut en janvier 1874 qu'il relut Peer Gynt , pour voir comment on pourrait l'adapter à la scène, et s'entendit à ce sujet avec Edvard Grieg et Ernst Josephson.

Il était modestement à son aise depuis la fin de 1866. Mais c'est à ce moment qu'il commence à être presque riche. Hegel devient son banquier et lui achète des valeurs.

Vers le milieu de juin 1873, Ibsen partit pour Vienne, où il y avait une exposition universelle. On s'était rappelé qu'il était peintre, et il devait représenter la Norvège dans le jury des récompenses pour la peinture et la sculpture. Comme le juré danois ne pouvait s'occuper que de la section d’architecture, dont il était président, Ibsen fut prié par le commissaire général du Danemark d'être aussi juré danois. Il a rempli sa double fonction avec le plus vif intérêt, mais l'a trouvée très fatigante, et après un séjour de deux mois environ à Vienne, il est allé se reposer quelques semaines à Pillnitz, près de Dresde, d'où il a adressé à Friele, directeur du Morgenblad ', une sorte

' Breve , I, pp. 280-283.

SCANDINAVISME MODIFIÉ

de compte rendu de son travail de juré. Il n'y parle d’ailleurs aucunement des tendances de l’art, et ne nomme aucun artiste. Il note seulement que cette exposition va contribuer à détruire le préjugé d’après lequel « la race slave prend une part faible ou nulle au grand travail civilisateur commun ». La Russie, en ce qui concerne les arts plastiques, dit-il, est « tout à fait au niveau de l’époque ». Ses prétentions comme connaisseur en matière d’art paraissent pourtant avoir été modestes, si l’on en croit John Paulsen, qui a noté la prudence avec laquelle il exprimait ses jugements, tandis qu’il était tranchant et péremptoire, lorsqu’il s'agissait de littérature h

En juillet, il reçut à Vienne la nouvelle inattendue, à laquelle il dut être fort sensible, que le nouveau roi Oscar II, lors de son couronnement à Trondhjem, l’avait fait chevalier de Saint-Olaf. Mais, dit-il, « cette attention de la part du roi et du gouvernement m’aurait été beaucoup plus agréable, si Bjornson en avait été l’objet en même temps; seulement, comme vous le savez, il s’est rendu cela impossible, au moins à bref délai1 2 3 4, »

Mais tout cela ne nous apprend rien sur son état d’esprit après la publication de Empereur et Galilêen. Une indication est donnée dans une lettre à Brandès qui lui demandait sa collaboration pour la revue d’avant-garde qu’il voulait fonder s. La revue sera-t-elle danoise ou Scandinave? demande-t-il. Et son idée n'est plus ici la défense du scandinavisme politique. On s’en aperçoit dans la nouvelle lettre qu’il écrivit quelques mois plus tard, après avoir reçu le premier numéro de la revue \ qu’il trouve décidément trop copenhagoise :

Pourquoi vous, et nous autres, qui nous plaçons sur un terrain européen, sommes-nous tellement isolés chez nous? Parce qu'il n'y a pas chez nous d'organisme d’État tout à fait cohérent ; parce que chez nous

1 Samliv mcd Ibsen , 1906, pp. 151-153.

2 Lettre du 8 août 1873, à Hegel, Breve, I, pp. 278-279.

3 Lettre du 10 avril 1874, Breve, II, pp. 18-19.

4 Lettre du 30 janvier 1875, Breve, II, pp. 22-24.

pensée, sentiment, sont communaux, et non nationaux, non Scandinaves Je n attache pas une bien grande importance à l’organisation politique, mais d’autant plus à une conjonction de nos conceptions nationales... Un changement de front dans la façon de considérer la vie et le monde n'est pas une affaire communale ; et nous, Scandinaves, nous n'avons pas encore dépassé le terrain municipal. Mais nulle part un conseil municipal ne se mêle d'attendre et de promouvoir le « troisième empire ».

Lorsqu’il parlait, autrefois, du scandinavisme politique, le souci de préserver la particularité nationale de chacun des pays Scandinaves était marqué avec force par Ibsen, et le maintien d’unités nationales bien distinctes lui paraissait la condition d’un scandinavisme sain. Ici, au contraire, c’est le groupe Scandinave uni qui doit faire bloc pour prendre part à la civilisation européenne. « Seules les nations formant un tout peuvent contribuer à un mouvement civilisateur. » Depuis quelque temps déjà, le scandinavisme d’Ibsen se transformait, parce qu’il n’appliquait plus le mot aux mêmes questions ; il ne s’agissait plus pour lui des rapports des pays nordiques entre eux ou des rapports de leur ensemble avec l’étranger considéré comme ennemi, et il ne se rendait pas pleinement compte du changement. Ce glissement s’est produit à mesure qu’ Ibsen est devenu « européen ».

Mais ses réserves au sujet de la revue de Brandès ne l’empêchent pas d’approuver le projet. Dans sa première lettre, il invite son ami à venir le voir « pour que nous dressions nos plans de guerre », et dans la seconde il promet sa collaboration. Il se pose donc nettement en allié. Pour quel but? Quel est le programme commun? Cela, il ne le dit pas. Il dit même qu’il ne veut pas le dire :

Je ne sache pas que j’aie donné motif à votre observation qu'il n’y aura pour moi rien de « compromettant » à écrire dans votre revue, et il serait certainement difficile pour vous, aussi bien que pour tout autre, sauf pour moi-même, de déterminer ce que je considère le plus « compromettant » — ou bien de collaborer avec l’évêque Martensen ou avec feu David Strauss.

POSITION FAUSSE ü'iBSEN

Il veut bien collaborer avec Bran dès, il veut même dresser avec lui un plan de campagne. Il est très combatif et ne craint pas de se compromettre. Et pourtant même avec son allié Brandès, il est des questions réservées sur lesquelles il ne s'exprime pas. C'est peut-être parce qu'il n’ose pas. C'est surtout, je crois, parce qu’il n'a pas d'opinion bien définie. Il cherche, pose des questions ; comme il le dira dans l’un des poèmes composés pour la revue de Brandès, répondre n'est pas son affaire. Quand il s'agit d'un combat d'idées, cela permet d’avoir des amis dans tous les camps, mais on risque de se trouver, comme combattant, dans une position fausse. Tel a été le cas pour Ibsen pendant les huit années comprises entre la publication de U Union des Jeunes et celle des Soutiens de la Société.

Certes, nous qui avons aujourd’hui, surtout dans sa correspondance avec Brandès, le moyen de connaître les tendances de son esprit beaucoup mieux que le public d'alors ne pouvait les comprendre, nous savons qu'il inclinait vers des idées, dites « d'extrême gauche », et en lisant L’Union des Jeunes , nous ne voyons rien qui soit en opposition à de telles tendances, et, bien qu'il ait eu soin de rendre le chambellan Bratsberg estimable et sympathique, c'est généralement Fjelbo qui a raison contre lui, et même, un moment, cette affreuse canaille de Monsen. Nous savons aussi que, si « révolutionnaire » qu'il puisse parfois paraître, il a toujours eu, depuis sa jeunesse, la plus vive méfiance à l'égard des hommes politiques toujours prêts aux compromis et aux combinaisons compliquées, ce qui a sans doute accentué son loyalisme à l'égard de la couronne. Mais ce loyalisme était évidemment pour lui beaucoup moins essentiel que, par exemple, la liberté de penser. Pour nous, l’Ibsen de 1874 est un rêveur révolutionnaire aussi bien que l'auteur de Catilina, que l'ami d'Abildgaard en 1851, que l'auteur du poème sur l'assassinat de Lincoln en 1866, et que le correspondant de Brandès en 1871.

T. xi.

Ses lecteurs norvégiens de 1874 ne pouvaient le juger d’après des faits qu’ils ignoraient, un drame de jeunesse qu’ils n'avaient pas lu, et un seul poème révolutionnaire (car « la torpille sous l’arche » devait être alors comprise comme une simple plaisanterie). Beaucoup de ses lecteurs le considéraient même, tout au contraire, comme un écrivain enrôlé dans un parti, et dont le parti était la droite.

C’était naturel, car on était alors en pleine crise de politique intérieure, en sorte qu’on était porté à juger les idées d’Ibsen du point de vue politique. Son Union des Jeunes semblait avoir été surtout une occasion de caricaturer Bjornson et Ole Richter, donc il était de droite. Et cela paraissait être confirmé par ce fait que l’on savait Ibsen ami des « Hollandais », dont les principaux, Botten Hansen étant mort en 1869, étaient devenus des opposants passionnés à la politique de la « gauche ». Lôkke, le professeur Ludvig Daae et Michael Birkeland étaient d’ailleurs en désaccord avec le gouvernement aussi bien qu’avec la gauche. Birkeland, en particulier, démocrate sincère, souhaitait les réformes que voulait imposer la gauche, mais il les voulait accompagnées de garanties sans lesquelles il les estimait dangereuses 1 .

Il s’agissait d’introduire dans la Constitution le système occidental de la responsabilité ministérielle, plus précisément d'obtenir la présence des ministres aux séances du Storting. Le texte voté à ce sujet à la majorité de plus des deux tiers qui était exigée pour les amendements à la Constitution n’avait pas eu la sanction royale, et le Storting, dans une adresse au roi, avait exprimé sa méfiance à l’égard du ministère le 15 mai 1872. Le roi Cari XV avait conservé ses ministres, puis était mort le 18 septembre. Son frère Oscar II lui avait succédé. Mais après les élections de 1873, le nouveau Storting avait de nouveau voté le même amendement à la Constitution à la majorité

1 V. le chapitre ix du livre de F. Ording, Det Icerde Holland.

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