IBSEN ET SA FAMILLE
requise, le 25 mars 1874, et la sanction avait été encore refusée.
Telle était la situation au moment où Ibsen se disposait à reparaître en Norvège. La question en jeu l'intéressait médiocrement en elle-même, et il n’était pas très bien disposé en faveur des politiciens. Il était donc porté à écouter et admettre les raisons de ses amis, en particulier de Birkeland, mais il n'avait pas à prendre position. D’autre part, il savait qu'on le considérait comme inféodé à la droite, et il désirait trouver une occasion de montrer qu'il n'appartenait à aucun parti. Conscient de sa situation fausse, il en était un peu gêné.
Un voyage en Norvège pouvait comporter une visite à Skien, sa ville natale, qui, en 1872, avait déjà donné son nom à l'une de ses rues principales, où son père vivait encore, et où il aurait revu sa sœur Hedvig, la seule personne de sa famille qui fût restée en correspondance avec lui. C'est par elle qu'il avait appris en 1869 la mort de leur mère, et il ne lui avait répondu qu’avec un long retard, et lui avait indiqué assez gauchement, mais avec une réelle émotion, la difficulté qu’il éprouvait à se retrouver dans un milieu auquel il était devenu si étranger. Il écrivait pourtant :
Qui sait si je ne viendrai pas en Norvège l'été prochain, et alors je verrai le vieux patelin, auquel je suis tout de même encore attaché par tant de racines. Dis à père mes sentiments affectueux; explique-lui à mon sujet ce que tu comprends si bien; peut-être ne le comprend-il pas h
Il pensait sans doute souvent à Skien et aux siens, et L’Union des Jeunes montre combien ils étaient présents à sa pensée. Il était attiré vers eux. A une soirée chez Ludvig Daae se trouvait un camarade d’école d’Ibsen, J. F. Ording, à qui Daae recommanda de ne pas parler des affaires locales de Skien ;
1 Lettre du 26 septembre 1869, Breve, I, p. 192. Knud Ibsen vivait séparé de sa femme depuis quelques années. Hedvig était mariée à Hans Jacob Stousland, de Skien, capitaine de navire marchand.
mais Ibsen l'assaillit de questions sur les gens de Skien et tout ce qui concernait la ville1.
Cependant, penser à Skien lui suffisait presque, il n’éprouvait pas le besoin de communiquer ses sentiments. Au moment de la mort de Knud, il resta muet et absorbé toute la soirée, et plusieurs jours après, mais il ne parlait jamais de ses parents et n’en parla pas davantage à ce moment-là. Et il éprouvait une répugnance à rentrer en rapports directs avec sa famille — sauf avec Hedvig. Là encore, il était dans une situation fausse, devenu un étranger pour ses proches. Lorsque son père mourut en 1877, il écrivit à Christian Paus, demi-frère de Knud Ibsen et cousin germain de Cornelia Ibsen. Ce fut à cet oncle qu’il s’adressa, pour le remercier de l’aide matérielle que Knud Ibsen avait reçue de lui, par quoi le frère avait pris la charge qui aurait dû incomber au fils. Mais Henrik ne s'était trouvé en mesure d'assumer cette charge, dit-il, que depuis peu d’années. Et il ajoute :
Pendant ma dernière visite en Norvège, j'ai eu grande envie d'aller à Skien et d’y voir surtout ma famille; mais j'éprouvais aussi une forte répugnance à entrer en relation plus intime avec certaines tendances d'esprit là-bas dominantes, pour lesquelles je ne me sens aucune affinité, et avec lesquelles un heurt aurait pu facilement causer des ennuis ou du moins un froissement que je voulais éviter. Je n'ai d'ailleurs nullement renoncé à l’idée de revoir un jour mon vieux patelin d’enfance
Par la pensée, Ibsen vivait tellement en Norvège, et à Skien, par le souvenir, qu'il avait vraiment peu besoin de retourner dans le nord. Il n’a cessé de penser à son retour, pourtant, même dans les premières années de son exil volontaire, où il
1 Fr. Ording, Det lærde Holland , p. 241.
4 Lettre du 18 novembre 1 877, Brève , II, p. 59. Ibsen écrit aussi: « Il y a vingt-sept ans que nous ne nous sommes vus. » Pourtant, l’histoire de sa visite à l’oncle Pans en 185g (tome V, pp. 88-89) paraît bien établie. Ibsen a sans doute voulu l’oublier.