DÉSIR ET CRAINTE DU RETOUR
semblait vouloir en écarter l’idée. Il écrivait à Botten-Hansen : « Il faudra tout de même que je rentre au pays un jour h » Puis, malgré la crainte des « rires derrière le dos », et de ne pouvoir être entièrement sincère qu’en se brouillant avec presque tout le monde, le retour lui est de plus en plus possible à mesure que le succès est venu. Il sentait que, grâce au succès, le risque des ennuis qu’il redoutait devenait moins grave, — sans toutefois disparaître. Aussi a-t-il considéré son voyage comme un essai : il voulait voir si la vie serait possible pour lui en Norvège. A Mme Schulrud, veuve de son camarade de Grimstad, il écrivait dès 1870 : « Vous pouvez penser si j’aspire à revenir vers le nord maintenant, — bien que seulement pour peu de temps, car j'hésite fort à m’y fixer. Je crains que cela ne me lie dans mon activité 2. » Et à Edmund Gosse il écrivait : « L’été prochain, j’irai très probablement en Norvège, où je ne suis pas allé depuis dix ans. Je verrai si je peux m’accommoder de la vie dans mon pays. Si l’expérience ne réussit pas, je retournerai à Rome et sans doute je m’y fixerai pour toujours3. »
Il partit avec sa femme et son fils, et s’arrêta un jour à Copenhague pour voir Hegel, qui le trouva « très content ». Il comptait rester un mois à Kristiania, puis retourner à Dresde h Il arriva le 19 juillet à Kristiania, avec Lokke et Daae, qui étaient venus à sa rencontre dans le fjord, et Birkeland l’attendait sur le quai. Ses amis le trouvèrent « comme radieux, et certainement aussi heureux qu’on peut l’être avec une nature comme la sienne » ; et « il avait à tous égards le cachet du grand homme ». C’est Ludvig Daae qui le disait dans ses lettres. Et il y racontait l’existence inaccoutumée à laquelle il fut entraîné
! Lettre du 22 juillet 1866, Breve , I, p. 134.
5 Lettre du 9 juin 1870, donnée en supplément dans les deux livres de Sigurd Host sur Ibsen, le livre en français et le livre en norvégien.
3 Lettre du 15 octobre 1873, Breve, I, p. 287.
* Lettre de Hegel à Bjornson, du 24 juillet 1874 (L. C. Nielsen, Frederik V. Hegel, p. 63).
pendant le séjour d'Ibsen : « J'ai été avec lui à sept dîners, onze soirées et quatre déjeuners-banquets au cours d’environ neuf semaines. » Ibsen fut invité à une grande fête en l’honneur d’une expédition polaire autrichienne. Il fut enchanté de revoir le professeur Monrad. Mais surtout il fut accaparé par ses amis « Hollandais » et par les hommes de droite qui étaient le plus liés avec eux. Il y eut un dîner chez Chr. Friele, le rédacteur en chef de Morgenbladet , et un dîner chez le professeur Aschehoug, chef du parti conservateur au Storting1, et il fut invité à la maison de campagne du banquier Heftye. Parmi les « Hollandais » les plus importants et les plus liés avec Ibsen, était le juriste Bachke, beau-frère de Birkeland, dont il partageait les opinions; il avait loué une maison à Ejdsvold, où Ibsen fut invité2. Ibsen multipliait les visites : ainsi Gunnar Heiberg, qui venait d’être reçu bachelier, s’est toujours rappelé sa surprise, quand il ouvrit la porte à un visiteur en cravate blanche et décoré, qui venait voir son père à l’heure où les Kristianiens avaient l’habitude de faire la sieste3.
Mais tout cela n’était qu’à titre privé. A Birkeland il déclara qu’il « entendait se soustraire pendant son séjour à tout ce qui paraîtrait avoir un caractère officiel4... Je t’exposerai verbalement ma façon de voir à ce sujet, et je crois qu’en homme circonspect tu l’approuveras 5 ». Il fit toutefois une exception à cette règle en faveur de l’association des étudiants qui voulait lui rendre hommage. Dès sa première réunion de la nouvelle année scolaire, cet hommage fut proposé et voté à l’unanimité. Un membre avait seulement exprimé des réserves « fondées sur le manque présumé chez Ibsen de la disposition
1 Fr. Ording, Del lœrde Holland , pp. 240-241. Fr. Ording, gendre de Birkeland, a eu à sa disposition des lettres de L. Daae et de Birkeland.
* Souvenir de Mlle Bachke, fille du juriste.
3 Aftenposten , 190, n° 217.
4 11 se rendit pourtant à des « fêtes de cour » chez Stang, président du conseil (Ludvig Josephson, EU och annal ..., p. 54).
5 Lettre citée par Fr. Ording, op. oit. , p. 241.