VIE A MUNICH
— privées, de préférence — où il pourrait mettre son fils. Maurer renseigna amplement Ibsen, qui le pria de faire inscrire Sigurd dans le gymnase même où étaient les fils du professeur allemand. Entre les deux familles s’établirent des relations qui furent assez suivies pendant deux ou trois ans, puis cessèrent complètement b
Il quitta Dresde le 13 avril, et entra le Ier mai dans son appartement meublé (comme à Dresde), Schônfeldstrasse, 17. Chez Konrad Maurer il fit la connaissance d’un jeune peintre norvégien, Markus Grônvold, qui était de Bergen, ce qui était toujours une bonne recommandation chez les Ibsen. Gronvold prétend qu’ Ibsen était venu à Munich attiré par les lacs bavarois, et dit avoir parcouru avec lui à pied les environs immédiats de la ville, mais seulement pendant les premières années de son séjour1 2 3. Ensuite, c’est-à-dire vers la cinquantaine, il devint de plus en plus sédentaire, et l’on ne pouvait s’imaginer, à voir sa démarche à petits pas, qu’il eût été un fort bon marcheur, à Bergen et à Rome.
Le désir de voir du monde était aussi un motif du départ de Dresde. Dès le 2 mai, Ibsen écrit à Brandès pour le prier d’écrire à Paul Heyse quelques mots d’introduction 3 * * *. Ibsen connaissait donc les relations intimes qui s’étaient établies depuis la fin de 1872 entre le critique et Paul Heyse à propos du roman Kinder der Welt , où celui-ci se montrait complètement dégagé de toute croyance religieuse11. Heyse, poète et philologue, beau de visage, avait des manières douces et aimables, et il a exercé quelque influence sur Brandès en lui faisant prendre plus net-
1 Lettre du 29 mars à Maurer et note de H. Koht, Brevey II, pp. 30-31 et 222-223.
2 Markus Gronvold, Fra Ulrikken til Alperne, p. 136.
3 Breve, II, p. 32.
4 Le livre fut acheté par la bibliothèque de l’association des étudiants, ce
qui amena une protestation de Gisle Johnsen, parce que « de pareilles nou¬
velles libertines à tendance antichrétienne sont dangereuses » (Fredrik
B. Wallem, op. cit p. 767.)
tement conscience de « l'individualisme passionné, qui sommeillait en lui », et que « le déterminisme philosophique lui avait caché » jusqu'alors. Il avait donc agi sur l’esprit de Brandès dans le même sens qu' Ibsen, mais par des moyens tout différents, et tandis qu’ Ibsen soulignait volontiers les désaccords qui existaient entre lui et son ami danois, Brandès trouvait qu'il existait entre Heyse et lui « l'accord le plus ridicule » 1 .
Ibsen entra donc en relation avec Heyse, qui aimait à recevoir, et le romancier allemand introduisit Ibsen dans un groupe littéraire qui s'était formé autour de lui, et qu'on appelait « Le Crocodile ». Tous les jours on était sûr d'en rencontrer quelques membres entre midi et une heure dans le jardin du restaurant Achatz , où l’on buvait de la bière en attendant le déjeuner. On causait de questions générales et jamais personnelles. « On pouvait avoir connu un homme des années, sans savoir s'il était marié ou non *2. » Ibsen rencontrait là l'esthéticien Moritz Carrière, le philologue Michael Bernay, et F. M. Bodenstedt, tous trois professeurs à l’université, Ferdinand Bom, directeur des Fliegende Blàtter , Hermann Lingy, poète en langue dialectale, etc. Il apprécia particulièrement Franz Grandauer, qui était régisseur de l’Opéra de Munich. Le portraitiste Franz Lenbach était un intime de la maison Heyse, et le Bâlois Bôcklin y fréquentait. Une fois par semaine, le Crocodile avait une réunion du soir, et Ibsen y venait souvent. Il y était causant et parlait volontiers de gens tels que Aslaksen ou Ulrik Brendel, qu’il appelait des « ex-hommes »3. La Norvège, au temps de la jeunesse d’Ibsen, et particulièrement Bergen, abondaient en originaux, et Ibsen pouvait puiser dans ses souvenirs.
Il voit donc du monde, va se promener, dîner en ville. Et à son tour il reçoit beaucoup. Les Scandinaves qui vivent ou qui passent à Munich sont nombreux, et sa maison devient
1 G. Brandès, Levned , II, pp. 126-135.
à Ibid., p. 136.
3 M. Grônvold, op. cit p, 138.