‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 25 sur 153 · IBSEN REÇOIT BEAUCOUP · texte numérisé non relu

IBSEN REÇOIT BEAUCOUP

pour eux un centre. Brandès, qui s'arrête à Munich en revenant d’Italie, en est frappé :

Sa maison était montée sur un plus grand pied ; il était déjà le maître reconnu que beaucoup de gens venaient voir, surtout de nombreux Norvégiens. Il parlait encore des politiciens aussi sévèrement qu 'autrefois ; un futur député qui lui avait fait une visite fut notamment l'objet de sa colère et de son ironie, mais il appréciait des gens comme Francis Hagerup, le futur président du Conseil, que nous rencontrâmes chez lui1 *.

Naturellement, les écrivains étaient le plus attirés chez lui. C'est ainsi qu'il fit la connaissance de Holger Drachmann au commencement de 1876, et le jeune poète danois écrivit à Hegel : « J'ai si bien employé mon temps à Munich avec des études de scène approfondies et par des conversations avec Ibsen que... L » Il se sentait prêt à écrire une pièce, — évidemment sous l'influence d'Ibsen, qui était plein de bienveillance et de bons conseils avec les débutants, mais avait toujours tendance à les pousser vers le théâtre. Plusieurs peintres norvégiens résidaient à Munich, et Eilif Petersen fit son portrait, qu'Ibsen offrit plus tard à l’association des étudiants. Il y avait alors à Munich tout un groupe de peintres norvégiens, et Ibsen « était au milieu d'eux comme un prince »3 4. L. Dietrichson vint avec sa famille s'installer tout près de chez Ibsen en 1876 et y resta plus d'un an. Il prit part aux réunions du Crocodile. La maison d’Ibsen « était, à cette époque, extrêmement hospitalière », dit-il h Et Camilla Collett passa aussi quelque temps à Munich. On a un récit détaillé d'un de ces dîners simples, où Ibsen, lorsqu'il était en train, était un hôte fort agréable, avec, toujours, une déférence particulière pour Camilla Collett5.

1 G. Brandes, Levned, II, p. 241.

9 L. C. Nielsen, Frederik V. Hegel , II, p. 199.

3 John Paulsen, Mine erindringer, p. 94.

4 Svundne Tider , I, p. 356.

3 Didrik Grônvold, notes publiées par Aftenposten , 8 janvier 1938.

So

Cette sociabilité n’était pas du tout contraire au goût d’Ibsen. Il aimait causer, et la plupart des gens se plaisaient avec lui. Seulement, sa nature lui rendait impossible de concilier cette vie agréable avec son travail ; toute œuvre exigeait qu’il s’y absorbât entièrement. Il était ainsi fait qu’il devait choisir : c’était encore le « tout ou rien ». Aussitôt installé à Munich, il voulut écrire les poèmes qu’il avait promis à Brandès comme sa collaboration à la revue Le dix-neuvième siècle h II eut bien de la peine à remplir sa promesse. Il n’envoya le premier poème (« Bien loin », p. 17) que le 8 juin. Il avait pourtant la meilleure volonté, il promettait un poème par mois « si des empêchements imprévus ne surviennent pas »1 2. Mais son second poème (sur le cadavre dans la cale, p. 21) fut le dernier, et lui prit tout son temps pendant un mois. Comme une idée de pièce se précisa vers ce moment, il informa Brandès qu’il lui serait impossible de rien donner dans le numéro suivant. Ce fut la fin de sa collaboration. Il était à ce moment à Kitzbüchel, dans le Tyrol, et comptait aborder l’écriture du drame à son retour, vers la fin de septembre 3. Les deux ans et demi de vacances — coupées seulement par quelques poèmes et des révisions d’œuvres anciennes — étaient terminées. Les Soutiens de la Société allaient l’occuper pendant près de deux ans.

Il fut toutefois interrompu par son succès en Allemagne. En mars 1876 il écrivit la préface pour la traduction allemande des Guerriers à Helgeland , qui furent joués au Hoftheater de Munich le 10 avril sous le titre Nordische Heerfahrt, qu’avait inventé son nouvel ami Grandauer. La première, à laquelle il assista, fut un grand succès, et il fut rappelé cinq fois 4. La

1 Lettre du 2 mai 1875, Brève, II, p. 32.

3 Brève , II, p. 222 (note).

3 Lettre du 16 septembre 1875, Breve , II, p. 35. Il avait pourtant, pour la revue de Brandès, un troisième poème en tête, qu’il voulait même mettre dans la seconde édition de ses poèmes (L. C. Nielsen, op. cit II, p. 321).

4 Lettre à Lokke citée par Fr. Ording, Det larde Holland , p. 243.

GOSSENSASS

pièce fut ensuite jouée, en octobre, à Dresde et à Vienne. Et le 31 mai il partit pour Berlin, où il assista le 3 juin à la première des Prétendants à la Couronne *. La pièce était jouée par la troupe de Meiningen au théâtre Viktoria. On avait annoncé dans les journaux que Bjôrnson avait attiré T attention du duc Bernard de Saxe-Meiningen sur Ibsen et ses drames. L'accueil du public fut très chaleureux, Ibsen fut rappelé de nombreuses fois, mais le succès fut interrompu après neuf représentations de suite, parce que la troupe n'était pas chez elle. Par contre, la critique berlinoise fut très malveillante. Le compte rendu du Berliner Tageblatt commençait ainsi : « Les Prétendants à la Couronne sont un ouvrage manqué, assez vert, qui montre toutefois, çà et là, un véritable talent littéraire. » Et Ibsen fut invité par le duc à venir le voir en son château de Liebenstein, près de Meiningen, où il fut son hôte jusqu'au 12 juin. Et le duc ne manqua pas de le faire chevalier de l’ordre de la Maison Ernestine.

Peu après son retour, l'année scolaire achevée, il partit avec Sigurd et sa femme pour passer deux mois à Gossensass, petit village au pied du Brenner, côté sud. Il aimait ces montagnes, qui sans doute lui rappelaient un peu la Norvège. Dietrichson, sa femme et leur fille étaient avec lui. C'était l'année où Wagner avait inauguré le théâtre de Bayreuth avec la trilogie, et Edvard Grieg, après l'avoir entendue, vint à Gossensass causer avec l'auteur de Peer Gynt , dont il avait composé la musique. La première datait seulement du 5 mars et la pièce avait eu déjà 26 représentations, et Grieg, qui avait un moment regretté de s'être engagé avec Ibsen, devait être satisfait. Comme le directeur du « Théâtre de Christiania », Ernst Josephson, y avait introduit l’opéra en novembre 1874, Grieg était naturellement tenté de composer un opéra norvégien, et cherchait un sujet. Il

1 Brève , II, pp. 223-224 (note), et lettre à Ludvig Josephson, du 14 juin 1876, PP- 39-40-

voulait s’adresser à Ibsen. Celui-ci lui proposa U Oiseau du fjeld, ce livret, tiré de Olaf Liljekrans, qu’il avait commencé autrefois 1 , mais cela ne convenait pas à Grieg, et l’on en resta là2.

Grieg était arrivé à Gossensass avec un jeune homme de vingt-cinq ans, John Paulsen, qui venait d’abandonner son emploi de commis chez un agent consulaire pour se consacrer à la littérature qu’il cultivait depuis plusieurs années. Il avait même publié un volume de nouvelles et un volume de vers. Il était de Bergen, comme Grieg, ce qui était la meilleure recommandation auprès de Susanna Ibsen, il avait suivi les cours de Herman Laading, l’ancien collègue d’Ibsen au théâtre de Bergen, et une petite colonie bergensoise se trouva ainsi formée autour d’Ibsen, car Dietrichson aussi était de Bergen. On prenait les repas ensemble au «Brauhaus », et une sorte d’intimité s’établit. Paulsen fit même avec Ibsen quelques courtes promenades dans les environs. Mais Les Soutiens de la Société étaient alors sur le chantier, on ne pouvait entraîner Ibsen à des promenades plus longues, et même quand on était réunis, il était généralement absorbé, et intervenait peu dans la conversation. Il était d’ailleurs de bonne humeur, prit bientôt Paulsen en sympathie, lut ses vers et lui donna des conseils. Quelques mois plus tard il a écrit au ministère norvégien de l’Instruction publique une lettre extrêmement chaleureuse 3 pour lui faire obtenir une bourse qui ne fut pas accordée alors, mais le fut l’année suivante.

1 Tome IV, p. 355.

2 Cette démarche de Grieg est seulement connue par le récit de John Paulsen (Samliv med Ibsen , 1913, pp. 16-18), et il ajoute que Grieg, beaucoup plus tard, a obtenu ce qu’il désirait : Ibsen voulait tirer un livret des Guerriers à Helgeland. Ibsen, dit Paulsen, envoya peu après le commencement du manuscrit promis, mais une simple mise en vers de ses répliques ne pouvait convenir. Le manuscrit de cet essai d’opéra a été retrouvé depuis, et il confirme les indications de Paulsen dans leur détail.

i II avait déjà aidé un jeune écrivain à obtenir une bourse, mais par une intervention moins pressante (lettre du 3 mars 1875 à Johan Vibe, Breve , II, p. 29).

JOHN PAULSEN

En septembre, on eut des jours froids, et même de la neige. Et Grieg retourna en Norvège. Ibsen, qui aimait la chaleur et le soleil, décida de terminer les vacances un peu plus au sud, à Kaltern près de Bozen, et Paulsen y alla aussi. Et il accompagna les Ibsen quand la famille revint à Munich, où il venait les voir presque tous les soirs. Il y resta jusqu'à Noël, puis partit pour l’Italie, au grand regret d’Ibsen et de sa femme, qui tous deux insistèrent pour qu’il retardât son voyage au moins jusqu’après les fêtes. Ibsen était paternel avec Paulsen, et cherchait à lui être utile par son expérience d'homme et d’écrivain. Il était évidemment heureux de cette amitié nouvelle, mais elle ne se manifestait ni en paroles ni en gestes, ou tout au plus, par exemple, par une plus forte poignée de main au moment d’une séparation.

Paulsen a publié plus tard des volumes de souvenirs consacrés principalement à Ibsen, dont il a été un peu l’Eckermann, en sorte que l’on est porté à penser que l'accueil qu’il a reçu a été intéressé de la part du dramaturge avide de gloire. Mais Paulsen n’avait sans doute pas la moindre idée, en 1876, d'exploiter littérairement ses relations avec la famille Ibsen, et il paraît même n’y avoir songé que longtemps après la courte période où il a été presque traité comme un membre de la famille. Il s’est alors servi des longues lettres qu’il avait écrites au jour le jour à ses parents. Son premier volume de souvenirs sur Ibsen date de 1900.

L’amabilité d'Ibsen fut peut-être d’autant plus cordiale pendant les quatre ou cinq mois de Gossensass, Kaltern et Munich, qu’Ibsen était alors absorbé par l'écriture de sa pièce, et, par conséquent, avait renoncé à la sociabilité qui avait caractérisé le commencement de son séjour en Bavière. Paulsen était pour lui un délassement et satisfaisait son goût de sociabilité sans le déranger. A Munich, dit Paulsen, Ibsen n'allait jamais dans les musées ni au théâtre, et « il avait une véritable horreur de la vie de société, jamais il n’allait à aucun dîner, bien qu’il

fût souvent invité dans plusieurs des premières familles de la ville, les Heyse en tête »*. Jusqu’à la fin de juillet 1877, on ne sait plus rien de la vie d’Ibsen, sinon, à quelques dates, l’état d’avancement de sa pièce.

1 Samliv med Ibsen , 1906, p. 27. Paulsen est généralement précis, sauf pour les dates, et on pourrait penser que ce passage se rapporte au second séjour de Paulsen à Munich. Mais Dietrichson a remarqué la diminution de la sociabilité d’Ibsen (Svundne Tider, I, p. 359), et Paulsen n’aurait pas écrit ce passage sans noter la différence entre les deux séjours qu’il a faits à Munich, s’il y avait eu contraste dans la manière d’être d’Ibsen. Sur ce premier contact de John Paulsen voir Samliv med Ibsen , 1906, pp. 7-17, Samliv med Ibsen, 1913, pp. 7-29, Mine erindringer , pp, 7-40*

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