IBSEN AU TRAVAIL
Reportons-nous à 1869. Peu de semaines après avoir achevé L'Union des Jeunes , Ibsen croit sentir que son drame sur Julien a suffisamment mûri', mais il est dérangé par son voyage en Suède, suivi de son voyage en Égypte, et aussitôt rentré à Dresde, il écrit à Hegel une lettre où il n’est pas question de Julien : « Je suis occupé d’un projet de drame moderne de genre grave en trois actes ; je m’y mettrai probablement à bref délai. » En janvier 1870, il espère que la pièce pourra paraître en octobre; pourtant, elle n'est encore qu'à l'état de projet en avril. Enfin, en octobre, il écrit : « Mon nouvel ouvrage, pièce en trois actes, est maintenant assez agencé dans ma tête pour qu'un de ces jours je passe à l'écriture. » Après ces quatre mentions1 2, le drame moderne disparaît, Ibsen pense à un opéra, puis commence Empereur et Galiléen.
Ce drame moderne est la première forme de la pièce qui deviendra Les Soutiens de la Société , forme connue seulement par deux « notes pour la comédie »3 qui sont datées de 1870
1 Lettre du 10 juin 1869, Breve , I, p. 183.
2 Lettres à Hegel des 14 décembre 1869, 25 janvier, 15 avril et 10 octobre 1870, Breve , I, pp. 194, 196, 199 et an.
3 Elles sont en la possession de Mme Bergliot Ibsen qui les a récemment communiquées à Halvdan Koht. Celui-ci avait d’ailleurs dit déjà auparavant que le drame moderne de 1870 devait être Les Soutiens de îa Société (Hcnrik Ibsen, eit diktarliv , II, p. 144).
(p. 309 du présent volume). La fable indiquée dans ces notes est esquissée seulement, et fort différente de ce qu'elle sera plus tard, mais le personnage de Bernick ressort déjà, son opposition avec Johan Tônnesen existe sous une autre forme, le contraste entre la vie des femmes et celle des hommes est très net, et la seconde note, rédigée trois jours après la lettre où Ibsen annonce qu’il va passer à l'écriture, montre que le drame se rapproche un peu de la fable définitive. Cependant on ne voit encore ni Lona Hessel, ni l'Amérique, ni le vaisseau mal réparé, ni le scandale passé que Johan Tônnesen a pris à son compte. Et en ce qui concerne l'idée de la pièce, les premières lignes de la première note sont très nettes au sujet de l'allure habituelle des hommes et des femmes, ce qui sera conservé, — et accentué par l’introduction de Lona Hessel, — et les dernières lignes de la même note veulent exprimer ce qui est le véritable sujet, il s'agit de se libérer de tous les usages mesquins. Et la seconde note semble bien répondre à cela. Le seul épisode concret y est un scandale provoqué par des faits peu usuels, mais non répréhensibles. C'est peut-être pourquoi la pièce est appelée « comédie » dans le titre des notes. Le sujet était un peu mince, et les termes par lesquels Ibsen a voulu le préciser pour luimême montrent qu'il voulait l'élargir, mais ils sont bien vagues. L'œuvre définitive dépassera l'idée de 1869-70, et il n'est pas étonnant que le projet trop peu mûr ait été abandonné.
Et il l'a complètement abandonné, puisque, après l'achèvement de Empereur et Galüéen , il semble n'y avoir plus pensé pendant plus de deux ans. Hegel écrit nettement à Bjôrnson, le 24 juillet 1874 : « Il n'a rien de nouveau en train \ » C’est seulement le 16 septembre 1875 qu’il écrit à Brandès : « J’ai l’esprit occupé d'un assez gros ouvrage dramatique... Je rentrerai à Munich à la fin du mois et me mettrai pour