‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 27 sur 153 · LE SUJET S’ÉLARGIT · texte numérisé non relu

LE SUJET S’ÉLARGIT

de bon à écrire1 2 3. » Et, en effet, le 23 octobre, il annonce à Hegel :

Mon travail avance vite : dans deux jours j’aurai terminé le premier acte, et c’est toujours pour moi la partie la plus difficile d’une pièce. Le titre sera ; Les soutiens de la Société \ pièce en cinq actes. Cet ouvrage peut, en un sens, être considéré comme un pendant à L’Union des Jeunes, et agitera beaucoup des questions importantes du moment 5.

Des éléments nouveaux étaient évidemment intervenus. Le projet de pièce de 1870 reparaissait, mais transformé à la fois par l’élargissement du sujet et par la fable bien plus étoffée.

Au moment où Ibsen reprend, vers la fin de l’été 1875, la « comédie » à laquelle il avait pensé six ans plus tôt, il vient d’écrire sa « lettre en vers » sur le cadavre dans la cale, par quoi il représente toutes les traditions sociales, morales, religieuses, qui pèsent sur la société de son temps, et dont il faut se libérer. Il veut engager la lutte contre la convention, contre l’hypocrisie sociale et morale, afin que vérité et liberté puissent se réaliser dans la vie sociale. C’est ainsi que Les Soutiens de la Société t sous leur forme nouvelle, font naturellement suite à la « lettre en vers »4. Et par là se précisent les termes vagues écrits en 1870 à la fin de la première note, car ces idées ne sont pas nouvelles dans l’esprit d’Ibsen, la pièce est un aboutissement. Mais elle est aussi la contribution d’Ibsen à l’action com-

1 Breve, II, p. 35.

2 On a dit que ce titre proviendrait d’une pièce de Bjôrnson, Le Roit où l’expression se trouve (Samlede Digterverkery iv, p. 178). Mais comme Le Roi n’a paru qu’en 1877, on voit que le titre n’a pas été suggéré.

3 Breve, II, p. 36.

4 V. Halvdan Koht, dans Hundreaarsutgave , VIII, p. 17. Il développe aussi, à ce propos, des considérations intéressantes sur le rejet progressif par Ibsen, depuis 1863, du passé considéré aussi comme un « cadavre » dont il faut se libérer, et qu’il comparait au cadavre de Snefrid dans l’introduction au «Brand épique ». Toutefois, je ne vois pas, malgré quelques analogies, que la sévérité d’Ibsen à l’égard de la société bourgeoise soit le développement de ses idées de 1863-66, quand il dénonçait la satisfaction des Norvégiens au souvenir delà

gloire passée, dont ils n’étaient plus dignes.

mune pour aquelle il avait parlé à Brandès de dresser « nos plans de campagne » \ après le poème «Bien loin », et la « Lettre en vers ». La fougue de Brandès et l'admiration enthousiaste d'Ibsen pour le premier volume de ses Grands courants comptent certainement parmi les origines de la nouvelle période qui s'ouvre dans la production d'Ibsen. « C'est un des livres qui creusent un abîme entre hier et aujourd'hui... Dans vingt ans, on ne pourra comprendre comment une vie intellectuelle était possible chez nous avant ces conférences1 2. » Dans leurs relations, Ibsen avait eu, jusqu'alors, le plus d'influence ; depuis les Grands courants et le long séjour de Brandès à Dresde en 1872, celui-ci était devenu l’animateur.

La fable de la « comédie » primitive s'était aussi singulièrement enrichie. En 1870 elle était fondée sur des souvenirs de famille et des souvenirs de Grimstad. Comme le père du grand armateur, dans la première note, le père d’Ibsen avait été capitaine de navire marchand, puis négociant. Surtout, Ibsen avait fort bien connu à Grimstad l'armateur Mathias Gundersen, qui occupait 200 ouvriers dans ses chantiers de la « vallée des coudriers » (hassélàal, ce qui a donné le nom de Lona Hassel, devenu plus tard Lona Hessel). Il l'a même rencontré au musée des antiquités, à Kristiania, en 1874, et l'a interrogé sur les gens de la petite ville. « Oui, il faut que j’aille là-bas un jour, » dit-il en quittant Gundersen 3. Ibsen a sans doute connu moins personnellement Mort en Smith Petersen, qui a remplacé Gundersen, en 1848, dans la direction des mêmes chantiers de construction, et c'est évidemment à ce nouvel armateur ambitieux et de plus grande envergure qu’ Ibsen a pensé lorsqu'il a conçu sa pièce en 1870. Ce Petersen avait en effet, comme Bernick, dirigé les affaires au nom de sa mère, avait dû les liquider rie

1 Lettre du 20 avril 1874, Breve, II, p. 19.

’2 Lettre du 4 avril 1872, Breve , I, p. 249.

3 Raconté par H. Terland dans sa conférence pour la fête du centenaire d’Ibsen à Grimstad, bulletin n° 10 de Selskapet for Grimstad Bys Vel> p. 41.

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