SOUVENIRS DE GRIMSTAD
et rac, et avait ensuite fort bien réussi, avait fondé une banque, une société d’assurances et, finalement, la compagnie Veritas norvégienne. Et il avait une sœur, Margrete Petersen, qui était institutrice pour renseignement des plus jeunes élèves1. Frère et sœur seront tous deux dans la pièce.
Et l’on voyait à Grimstad deux troupes d’acteurs ambulants danois, dont l'une fut dissoute, et une actrice de la troupe dissoute, Mme Fonseca, vécut à Grimstad avec son jeune fils ; elle lavait des gants, donnait des leçons de danse et organisait des soirées. Son fils est devenu Dina Dorf.
Plusieurs noms qui ont figuré dans la pièce — pas ceux de Bernick et de Dina Dorf, ni, naturellement, les noms en sen, qui sont fréquents partout en Norvège — sont des noms de la petite ville.
Les noms n’apparaissent qu’en 1875. Mais il est clair que la pièce est localisée à Grimstad dès 1870. Seulement la sœur de Petersen n’y apparaît pas, et il n’y a pas trace d’un conflit tel que celui qui amènera une catastrophe ou la crainte d’une catastrophe dès la première note de 1875. Et rien n’assure, dans la seconde note de 1870, que « l’enfant adoptif de seize ans » soit déjà l’enfant de Mme Fonseca : c’est possible, et même probable, mais il n’est pas question, à son propos, de scandale ancien. Ce scandale et le rôle qu’y a joué Bernick sont donc des idées tardives, et rattachées à des personnages réels de Grimstad, mais profondément déformés. Le seul personnage réel qui soit peut-être assez ressemblant est Margrete Petersen, et elle ne le devient qu’en 1875, en même temps que d’autres éléments s’introduisent, qui ne proviennent pas de Grimstad.
Le projet de 1870 était très féministe, comme on le voit dès les premiers mots de la première note. Cela n’a rien d’étonnant, Ibsen ayant écrit peu auparavant la scène de Selma, au qua-
H. Koht, op. cit., VIII, p. 25.
thème acte de L’Union des Jeunes, scène où Brandès avait tout de suite vu le sujet d’une pièce nouvelle. Ce féminisme était nouveau chez Ibsen, qui avait présenté comme un idéal la soumission de Solvejg, — ce que Bjornson appelait « un amour de chien » h Et pourtant, ce féminisme nouveau était tout naturel chez le créateur de Mme Inger, de Hjôrdis et de Svanhild. En 1875, le caractère féministe de sa pièce fut plutôt un peu moins accentué, parce que la question du sort des femmes y devint une application particulière d’une question plus générale. Mais la forme d’expression trouvée, sur ce point, par Ibsen, fut nouvelle, parce qu’il avait rencontré à Kristiania, l’année précédente, une personne singulière, qui lui servit de modèle pour Lona Hessel. Elle était peintre, et ce fut peut-être surtout parce qu’elle l’intéressait comme individu qu’il acheta une toile de Aasta Hansteen, et la garda dans son bureau jusqu’à sa mort 2.
Fille du célèbre professeur Christopher Hansteen, astronome et grand voyageur, nièce, par sa mère, du poète danois Paludan Müller, et, par son père, de Conradine Dunker, autrefois animatrice de la « Société dramatique » de Kristiania et auteur d’intéressants Mémoires, Aasta Hansteen avait été habituée à une large aisance dans un milieu tout intellectuel. Mais elle prit parti pour le landsmaal, et publia en 1862 des spécimens de traductions du riksmaal en landsmaal, où même des adversaires trouvaient un « sens linguistique » 3 . Cette adoption du landsmaal indiquait des tendances fort opposées à celles de son milieu,
■ Cité d’après J. Lescoffïer, Bjornson, La seconde jeunesse , p. 246.
2 A la dernière visite que lui fit Julius Elias peu avant sa mort, il lui montra une toile de « cette curieuse (merkwürdigen) femme peintre qui lui avait servi de modèle, en sa jeunesse, pour Lona Hessel, en son âge avancé, pour la femme aux rats » (Julius Elias, Christianiafahrt, dans Die neue Rundschau , 1906, p. X458).
Dans un compte rendu de V Illustrer et Nyhedsblad, 1862, p. 148, où d’ailleurs on raille cette tentative. Landstad, le collecteur de chants populaires, en a fait l’éloge.
AASTA HANSTEEN
et en 1870, après lecture de The subjection oj women de Stuart Mill, elle se lit l’apôtre du féminisme. Elle était peintre de portraits, et délaissa son art pour se consacrer à la propagande. Elle écrivait peu, et organisait surtout des réunions publiques. Elle devint ainsi une figure connue de tout le monde dans le petit Kristiania d’alors, et il fut de mode de se moquer d’elle. Il est vrai qu’elle y prêtait par son allure. Elle n’était pas belle, ni jeune (née en 1824) ; on dit qu’elle gesticulait beaucoup et que ses propos étaient violents ; et on la voyait généralement dans les rues munie d’une cravache.
L’activité de sa propagande redoubla précisément en 1874, et continua pendant le séjour d’Ibsen et après, et l’occasion était certes la mieux choisie pour ameuter contre elle toute la société bien pensante. Une jeune Suédoise de famille noble était arrivée à Kristiania au mois de mai, et par des brochures et des conférences exposa au public norvégien le dommage qu’elle avait subi de la part d’un étudiant norvégien qui l’avait séduite et avait ensuite refusé de l’épouser. Aasta Hansteen prit en mains la cause de cette victime du sexe masculin, et l'agitation se prolongea près d’un an, par suite des protestations contre la conduite « antiféminine » des deux femmes. « Ce fut cette affaire, en somme, qui, pour la première fois, rendit actuelle en Norvège la question du féminisme1. » On conçoit qu’après cela, Aasta Hansteen, de plus en plus honnie, eut la vie difficile en Norvège. Elle tint tête encore quelques années, et finit par s’en aller en Amérique en 1880. Un journal salua son départ en dénonçant la grossièreté des attaques dont elle avait été l'objet, et publia son poème « Adieu à l’Europe » 2. Dix ans après Les Soutiens de la Société , en 1884, le jeune Gunnar Heiberg en fit l’héroïne de sa première pièce, Tante Ulrikke , où, au troisième acte, on l’empêche de parler dans une réunion publique con-
1 Halvdan Koht, dans Ejterladte Skriftert I, p. lxxxvi.
2 Verdens Gang , 1880, n° 93.
voquée par elle, mais elle est défendue par une jeune nièce :
« Si vous saviez comme elle est bonne et dévouée, comme elle a travaillé, peiné, et eu la vie dure, rien que pour aider les autres... tout ce qu’elle a gagné, tout ce qu’elle a possédé, elle l’a donné. » Ceci est un trait probablement exact, et que les polémiques ont négligé.
Ibsen a envoyé Lona Hessel en Amérique alors que son modèle n’y avait pas encore été. Il est possible qu’il y ait là un souvenir de famille, deux des frères d’Ibsen, Johan et Nikolai, ayant vécu aux États-Unis. Le premier, surtout, écrivait volontiers, et une de ses lettres, qui est de 1850, est conservée, et montre la vie américaine comme très démocratique et libre 1 . Mais ceci n'est qu’un cas particulier d’un phénomène plus général. Il n’y avait guère de famille dans le pays qui n’eût pas de parents en Amérique, et les émigrés étaient aussi bien de familles bourgeoises que de familles paysannes. Quiconque s’était rendu la vie difficile dans son milieu norvégien, comme Peer Gynt, s’en allait en Amérique. Cela pouvait être parce qu’on s’était mal conduit. Ou cela pouvait être simplement parce qu’on déplaisait aux gens, plus encore par leur faute que par les siennes. Et dans les années 70 il y eut une véritable « fièvre d’Amérique ». La même année où parurent Les Soutiens de la Société , Bjornson publia sa pièce Le Roi} où il en est question, et surtout son roman Magnhild, où l’Amérique, dans la personne de Rônnaug, représente l’action hardie, libre et saine. De même, dans la pièce d’Ibsen, les États-Unis sont le pays idéal où triomphent la liberté et la vérité.
Enfin, une campagne de presse récente a fourni à Ibsen l’épisode capital de sa pièce. Dans le numéro du 18 juillet 1874, Dagbladet avait publié un article pour saluer son arrivée à Kristiania, et dans le même numéro il a dû lire un article sur l’action du membre de la Chambre des communes Plimsoll,
1 Oskar Mosfjeld, Ibsen og Skien, dans Edda, XXX (1930), p. 78.