LES « CERCUEILS DE PLIMSOLL
qui dénonçait les armateurs coupables d'envoyer en mer des navires en mauvais état, destinés à sombrer et à leur procurer le prix de grosses assurances. Le 2 septembre, Ibsen étant encore à Kristiania, le conseil d'administration du Bureau Veritas norvégien avait examiné le cas d'un navire déclaré parfaitement capable de tenir la mer, qui avait coulé, et qu'on avait reconnu pourri. Deux cas nouveaux s'étaient produits l’année suivante, et l'on parla de calfatage précaire, de réparations faites pour dissimuler, et non pour mettre réellement en état. On comprend l'émotion produite par de tels faits dans un pays où la flotte commerciale avait une si grande importance, et jouissait, généralement avec raison, d'une si haute réputation de probité. Et le 22 juillet 1875 Plimsoll souleva une tempête dans la Chambre des communes par ses violences contre les politiciens qui protégeaient de tels assassins 1 .
On peut imaginer qu'Ibsen a eu dès 1874, pendant son voyage en Norvège, l'idée d'introduire les « cercueils de Plimsoll » dans sa pièce abandonnée en 1870, et bien que ses lettres ne fassent aucune allusion à une pièce en train en 1874 et jusqu'à septembre 1875, le premier plan rénové (Manuscrit III, p. 311) est presque sûrement antérieur à avril 1875. Dina Dorf y est en effet appelée Valborg, et comme elle y joue un rôle qui n'est pas sans quelque analogie avec la Valborg de Une faillite , de Bjôrnson, Ibsen a été obligé de changer son nom dès qu'il a connu la pièce de son ancien camarade. Or, celle-ci a paru en avril 1875, et il l'a connue tout de suite, car il avait pris soin, avant même qu'elle parût, de la demander à Hegel. Et il l'a vue à la scène en juin2. On voit que l'élaboration du plan a été assez pénible, puisque l'écriture de la pièce ellemême n'a commencé qu'en octobre, soit plus de six mois après la rédaction du premier plan véritable acte par acte, (p. 311).
1 Halvdan Koht, Hundreaarsulgave , VIII, pp. 20-22.
- L. C. Nielsen, op. cit ., II, lettres du 16 mars et du 17 juin 1875, pp. 320 et 321.
Mais ensuite le travail avance vite. Le brouillon du premier acte est achevé vers le 25 octobre, ce premier acte est même mis au net le 25 novembre, et le second est commencé, Ibsen est chaque jour au travail en décembre
Il disait dans sa lettre du 23 octobre que le premier acte était toujours celui qui lui donnait le plus de peine. Ce pressentiment s'est vérifié. On le voit par les manuscrits, où le premier acte est constamment refait2. Ils comprennent des notes et plans, qu'on trouvera dans leur ordre chronologique, et des ébauches, placées ensuite dans leur ordre chronologique. La mise au net dont il est question le 25 novembre est le commencement — exactement les cinq premiers cahiers — du manuscrit VIII (p. 315), où des passages ont été biffés ou corrigés lorsque Ibsen ne Ta plus considéré que comme une ébauche. Ce premier état du premier acte (brouillon d'octobre que nous n’avons pas et manuscrit VII) n'est pas fondé sur le plan III (p. 311), mais sur le plan IV (p. 313). Le plan III n'a donc été suivi, semble-t-il, d’aucune ébauche et a été remplacé par le plan IV, qui date sans doute des vacances, ou, au plus tard, du commencement d'octobre. Celui-ci, d'ailleurs, n’a pas été rédigé complètement tout de suite, et la note finale est sans doute de décembre. En effet, le manuscrit du second acte, qu’Ibsen dit commencé dans sa lettre du 23 octobre, n'existe plus, le début de ce second acte, qui forme le sixième cahier du manuscrit VIII porte la date 3 janvier 1876, et il n'est pas fondé sur le plan IV (acte II), mais il est conforme à la note finale de ce plan, évidemment ajoutée après coup.
Viennent ensuite les plans V (insignifiant) VI et VII, puis la nouvelle rédaction (Ms IX, 24 pages d'une écriture soignée,
1 Lettres des 23 octobre, 25 novembre, ro décembre 1875, Breve , II, pp. 36 et 38, et L. C. Nielsen, op. cit., II, p. 324.
Leur description est dans Hundreaarsutgave, VIII, pp. 151-153. Quant à leur succession, l’analyse de Halvdan Koht dans Efterladte SkHfter , III, pp, 450-4 et 53, est ici résumée, ses conclusions entièrement adoptées.