‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 3 sur 153 · DISCOURS AUX ÉTUDIANTS · texte numérisé non relu

DISCOURS AUX ÉTUDIANTS

Messieurs,

Kristiania, io septembre 1874.

Lorsqu’en ces dernières années de mon séjour à l’étranger, il m’apparut de plus en plus clairement que c’était devenu maintenant pour moi un besoin de revoir le pays, je ne vous cacherai pas que j’éprouvai quelque inquiétude et quelque hésitation à prendre mes mesures en vue de ce voyage. Mon séjour ici ne devait être, il est vrai, que de courte durée, mais je sentais que, si court qu’il fût, il pouvait tout de même être assez long pour détruire une illusion dans laquelle j’aimerais continuer à vivre.

Je me demandais : avec quels sentiments mes compatriotes vont-ils me recevoir? L’accueil honorable fait aux livres que j ’ai envoyés au pays ne pouvait pas me rassurer complètement ; car la question était toujours : quelle est ma situation personnelle à l’égard de mes compatriotes?

Car il n’est pas niable qu’il y a eu mésintelligence sur plusieurs points. Autant que j’ai pu le comprendre, les griefs contre moi ont été de deux sortes. On a cru que j ’ai considéré mes relations personnelles et privées dans le pays à la lumière d’une injuste amertume, et l’on m’a reproché d’avoir pris à partie des errements de notre vie nationale, qui, selon les idées de beaucoup de gens, demandaient à être traités tout autrement que par l’ironie.

Je ne crois pas pouvoir mieux employer cette heureuse et insigne journée qu’à une déclaration et une confession.

De ma situation privée je n'ai jamais fait l'objet immédiat d'aucune de mes œuvres. Cette situation avait à mes yeux moins d'importance, aux temps pénibles d'autrefois, que je n'aurais dû leur en attribuer, comme je l'ai compris plus tard. Lorsque le nid de l'eider a été pillé une première, une seconde et une troisième fois, ce furent des illusions et de grands espoirs de vie qui lui furent pris. Si, au cours de fêtes, des souvenirs me sont revenus, comme à l'animal entre les mains du montreur d'ours, c’est surtout parce que j'ai eu ma part de responsabilité dans une époque qui a enseveli une belle pensée sous les chants et la pompe.

Et qu'est-ce donc qu’être poète? Tard je me suis rendu compte qu'être poète, c'est essentiellement voir, mais, notez-le bien, voir de telle sorte que la chose vue soit assimilée par le lecteur telle que le poète l’a vue. Mais on ne voit et on n’assimile ainsi que ce qui a été vécu. Et cette question du vécu est précisément le secret de la littérature de notre temps. Tout ce que j'ai écrit en ces dix dernières années, je l'ai vécu en esprit. Mais aucun poète ne vit rien isolément. Ce qu'il vit, ses compatriotes contemporains le vivent avec lui. Car s'il n’en était pas ainsi, qu’est-ce qui jetterait le pont de la compréhension entre l’écrivain et le lecteur?

Et qu'est-ce donc que j'ai vécu et sur quoi j'ai écrit? Le domaine a été vaste. Parfois j’ai écrit sur ce qui n’a pris vie en moi que par lueurs et à mes meilleurs moments, ce qui était beau et grand. J'ai écrit sur ce qui était, pour ainsi dire, supérieur à mon moi journalier, et j'ai écrit sur cela pour le fixer devant moi et en moi-même.

Mais j’ai aussi écrit sur le contraire, sur ce qui, pour l'observation intérieure, apparaît comme le résidu et les scories de notre nature. En ce cas, être poète a été pour moi comme un bain, d’où je me suis senti sortir plus pur, plus sain et plus libre. Oui, messieurs, personne ne peut littérairement représenter ce dont il n'a pas en quelque mesure, et, du moins à

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