CHAPITRE V l’œuvre
Georg Brandès, étant docteur de l’université de Copennague, avait le droit d’y réclamer une salle, et c’est là qu’il avait donné sa longue série de conférences, publiées ensuite sous le titre : Les grands courants dans la Littérature du dix-neuvième siècle. En décembre 1876, il vint à Kristiania pour la première fois, et demanda une salle pour quelques leçons sur Sôren Kierkegaard. A l’université norvégienne, son titre de docteur ne lui conférait pas un droit, mais l’usage ne permettait guère d’objection. Et pourtant, un comité rejeta sa demande au nom de l'université, notamment pour cette raison que Brandès avait traité de légende l’histoire du sacrifice d’Isaac. Dans la polémique qui suivit, un seul journal prit nettement parti pour Brandès, Dagbladet; même Jonas Lie et le jeune Garborg trouvaient la thèse de MM. les professeurs défendable. Mais l'Association des Étudiants offrit à Brandès son local, il y fit quatre conférences devant 350 auditeurs enthousiastes, parmi lesquels on voyait, au premier rang, Johan Sverdrup, chef de l’opposition au Storting, et ensuite une fête fut donnée en l’honneur du conférencier, qui termina son discours de remerciement par ces mots : « Je souhaite à la Norvège la liberté intellectuelle 1 ».
Cet épisode est caractéristique de sa date. Il montre à la fois
1 Fredrik B. Wallem, op. cit,f p. 71 1. V. aussi Nils Collett Vogt, Levende og dôie, p. 48.
T. XI
jusqu'où allaient encore l’intolérance et l’autorité des tradition nalistes, et combien les tendances nouvelles étaient déjà fortes. Dagbladet et Sverdrup, c’était la « gauche ». Elle profitait de l’incident pour manifester avec éclat. Mais Jonas Lie en était aussi, et l’Association des Étudiants n’en était pas. Et Oluf Rygh, le seul professeur du comité universitaire qui eût voté en faveur de Brandès, était un « Hollandais ».
On était dans une période de lutte ardente. En ce qui concernait son aspect moral et social, mais non politique, et surtout la liberté de pensée, Ibsen était, avec Brandès, un des plus passionnés. La forme naturelle d’expression des idées en jeu, — rationalisme, agnosticisme plus ou moins décidé, évolution, — était le réalisme, et Brandès, pendant son long séjour à Dresde en 1872, où il a causé avec Ibsen presque chaque jour, a observé que « tous ses instincts artistiques, encore à son insu, allaient dans le sens du théâtre moderne en prose » 1 2 . Et cette disposition était certainement chez Ibsen plus consciente que ne l’a cru Brandès, à en juger par un propos que rapporte le romancier H. F. Ewald, et qui date du séjour d’Ibsen à Copenhague en automne 1870. Hegel était venu avec Ibsen rendre visite à H. F. Ewald à Frederiksborg, pour les emmener ensuite dîner tous les deux à Fredensborg. Ibsen était plutôt maussade, mais Ewald profita d’un moment où ils se trouvèrent seuls pour lui demander pourquoi il avait abandonné les drames historiques : à continuer ainsi, la tendance finirait par tuer la poésie de ses ouvrages. Et Ibsen, qui avait publié L'Union des Jeunes l’année précédente, et songeait à la pièce qui est devenue Les Soutiens de la Société , répondit : « C’est quelque chose comme cela qu’il faut à notre temps C » Il est vrai qu'il allait revenir au drame historique, — et de plus, étranger, — avec Empereur et Galiléen ; mais il est assez probable que ce sujet ancien.
1 Georg Brandès, Levned , II, p. 203.
2 H. F. Ewald, Livserindringer , II, pp. 16S-169.