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RÉALISME

auquel il avait consacré beaucoup de travail, aurait été décidément abandonné sans la découverte des Caïnites, et la volonté de le traiter d'une façon réaliste est nettement affirmée dans la lettre à Edmund Gosse déjà citée. On peut dire qu 'après Peer Gynt, Ibsen n'a plus pratiqué que la forme réaliste. Et l'application qu'il en a faite une seule fois à l'histoire d'un autre temps n’a été qu'une liquidation de son propre passé. Ensuite, il n'a plus écrit que des drames modernes, dont le caractère s'est modifié, notamment par l’importance plus ou moins grande qu'y a prise le svmbolisme, mais la forme y est demeurée toujours réaliste.

Le même changement s'est produit aussi dans l'œuvre dramatique de Bjômson, qui a publié coup sur coup Le Journaliste , en février 1875, et Une faillite , en avril 1875, qu'Ibsen a lus tout de suite1. Mais son plan nouveau (Manuscrit III, p. 311) est antérieur à la publication à' Une faillite, U Union des Jeunes avait précédé, et l'exemple de Bjôrnson n'a été pour rien dans un changement acquis en fait, et très résolu dans son esprit. Ibsen et Bjôrnson ont subi tous les deux l’influence de leur temps, qui était particulièrement puissante alors. Qu'Ibsen ait subi cette influence, cela était d’ailleurs tout naturel, car il y était tout préparé par l'accord qui existait entre le réalisme et l'orientation générale de son esprit dans le sens du rationalisme. Tel n’était pas le cas pour Bjôrnson, chez qui les mêmes tendances existaient, mais encore ignorées de lui-même, et cachées par ses idées religieuses. Il était, il est vrai, peu orthodoxe, étant grundtvigien, et même, vis-à-vis de la doctrine de Grundtvig, assez indépendant. S’il avait été disciple de Gisle Johnsen, il n’aurait pas rejoint Ibsen dans le combat dont le chef, à ce moment, paraissait être Brandès. Et pourtant, cela ne devait guère tarder. Mais Ibsen et lui n'avaient pas pris le

1 II a demandé à Hegel de les lui envoyer, dès le 16 mars 1875. (L. C. Nielsen, op. cit., p. 320).

même chemin. Le réalisme littéraire fut pour Ibsen une conséquence de son orientation d'esprit, tandis qu'il fut pour Bjornson la manifestation d’un instinct déjà ancien, et, dans sa réalisation pratique, le premier indice de sa conversion prochaine. Et c'est bien ainsi que l'a compris Brandès, qui a écrit dans ses Mémoires :

Il a publié en même temps Une Faillite et Le Journaliste . Bien qu'aucune de ces pièces ne soit culminante dans son œuvre littéraire, elles signifiaient un changement de signaux, et annonçaient que Bjornson avait sauté le pas de la conception romantique à la vie intellectuelle moderne. Ce que l’on apprenait en même temps sur l’état de trouble et d'évolution où se trouvait son orthodoxie longtemps entretenue donnait en outre l'espoir qu'Ibsen ne serait plus seul en Norvège comme avocat d'un temps nouveau ’.

Ibsen était seul, en effet, — comme écrivain de pure littérature, — mais il ne manquait pas d’autres porte-parole des idées nouvelles, dont le principal était Ernst Sars, ami de Bjornson, qui était resté longtemps « batavophile ».

La tendance au réalisme était ancienne et instinctive chez Bjornson, comme chez Ibsen. Elle s’était précisée chez l’auteur d 'Une faillite sous l'influence du théâtre français, particulièrement d'Émile Augier. Il se trouve que cette pièce publiée en avril 1875 présente avec Les Soutiens de la Société des ressemblances assez frappantes. Bernick, de même que Tjælde, est un homme d'affaires important dans une petite ville, et leur situation subit une crise. C'est là une donnée commune que les deux auteurs ont adoptée à l’insu l’un de l’autre, puisqu’elle est déjà dans le plan III d’Ibsen, antérieur à la publication à! Une faillite. Et cela montre combien il peut être dangereux de conclure de ressemblances, même très véritables et qui sautent aux yeux, à des influences. Les deux auteurs ont simplement traité un sujet qui était de leur temps. Toutefois, la

1 Levned, II, p. 184.

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