UNE FAILLITE » ET « LES SOUTIENS
pièce d'Ibsen était loin d'être précisée dans son détail, en avril 1875, lorsqu’il a lu celle de Bjôrnson, qui ainsi a fort bien pu suggérer quelque motif. Cela n'a pu se produire, bien entendu, qu'à l'insu d'Ibsen, qui aurait systématiquement écarté l’idée d'un emprunt.
Et, avec ou sans influence, il est intéressant d'observer les ressemblances, — et, plus encore, les différences, — entre les deux pièces. Bemick est personnellement, comme grand homme d'affaires, très supérieur à Tjælde : il a autrefois sauvé de la faillite l'entreprise dirigée par sa mère, il l’a, depuis, fort agrandie, ses collègues le considèrent comme un chef, sa réputation de probité est parfaite, et, jusqu’au commencement du drame, méritée, sa firme est réellement prospère. C’est même cette supériorité qui lui permet certains actes impossibles à d'autres, et les rend moralement moins graves, car il arrive que l'intérêt général coïncide réellement avec l'intérêt personnel de Bernick. Si sa prospérité repose sur un mensonge, ce mensonge réside en définitive dans les fautes passées de Bernick, et ces fautes n'ont pas de rapport avec son entreprise, tandis que pour Tjælde, c'est sa prospérité même qui est une apparence et un mensonge. C’est de là que dérive la différence essentielle : la vérité est dévoilée dans la pièce de Bjornson par l’avocat Berent, qui ramène à la vie humble après la faillite, tandis que dans la pièce d'Ibsen elle est importée par Lona Hessel d’un fantastique pays d'Utopie, car, malgré le réalisme de la forme, l’Amérique des Soutiens de la Société n’est qu’une notion mystique analogue à celle du « troisième empire ». Et la plupart des ressemblances, réelles et très apparentes, conduisent ainsi, quand on les examine de près, à faire constater des différences qui sont de véritables contrastes. Valborg et Dina Dorf en sont un exemple.
La réapparition de la lointaine faute originelle, avec Lona Hessel, amène Ibsen à employer ici la méthode, qui lui a si souvent servi par la suite, d'une révélation progressive du passé.
comme il l'avait fait déjà dans Les Guerriers à Helgeland, où Sigurd a commis la même faute que Bernick : il a renoncé à celle qu'il aimait, car cette faute-là est la plus grave, et elle est un thème fréquent dans le théâtre d’Ibsen. Cette méthode fournira plus tard de longues scènes d’explications rétrospectives entre deux personnages principaux, scènes qui constitueront l’essentiel de la marche du drame, où il ne se passera guère d’autres événements. Deux scènes des Soutiens de la Société sont, par là, techniquement analogues à ce qu’il y a de plus particulier dans la méthode dramatique d’Ibsen. Mais, d’autre part, la pièce est surchargée d'événements les plus divers, annonce par Rôrbund de ses fiançailles avec Dina, prévision de tempête, fuite d'Olaf, etc., etc., qui sont directement à l’opposé de ladite méthode. Visiblement, la pièce n’est pas construite suivant un système dramatique bien établi. Elle est mixte. Elle est déjà très ibsénienne pour une part, mais elle suit encore le modèle français pour la plus grosse part.
On peut encore penser à Scribe, en tant qu’Ibsen avait été longtemps, sous le rapport technique, son élève, et en tant que les auteurs dramatiques français, après Scribe, ont subi longtemps son influence, si bien que c’était encore sa technique que l’on retrouvait chez ses successeurs. Mais je crois qu’Émile Augier est l’auteur dont Ibsen, depuis U Union des Jeunes , se rapprochait le plus. Il le connaissait bien, ayant monté Monsieur Poirier en 1857 à Bergen. Il est vrai qu’il n’a fait jouer aucune pièce d'Augier sous sa direction à Kristiania, sans doute simplement parce que sa troupe était peu capable d’en jouer. Il connaissait donc Augier, l’auteur qui mettait alors sur la scène le monde des affaires ainsi que la politique et les journalistes. Après son départ de Norvège en 1864, Ibsen n’a plus guère connu les nouveautés de la scène française, mais il a dû penser à Augier en écrivant V Union des Jeunes et Les Soutiens de la Société. Parmi les livres de sa bibliothèque offerts par Sigurd Ibsen au Musée de Skien, figure une seule pièce française, qui est Le