ÉMILE AUGIER
Fils de Giboyer, en traduction danoise datée de 1876. La pièce, jouée au théâtre royal de Copenhague le 23 février 1876, datait de 1862, et avait d'abord été hautement louée par les réactionnaires, au grand dépit de l’auteur, qui protesta dans sa préface. Une telle attitude du public français, analogue à celle du public norvégien, en 1869, à l'égard d g L’Union des Jeunes , a dû exciter la curiosité d'Ibsen. Si, comme il est probable, le livre ne lui a pas été envoyé d'office, et s’il l'a demandé dès qu'il en a lu l'annonce, cela prouverait qu'il s'intéressait à Augier précisément lorsqu’il méditait Les Soutiens de la Société.
Je n'ai pas observé, entre le théâtre d’ Augier et celui d'Ibsen, d'analogies de fable ou de situation dramatique, mais Ibsen a dû goûter, chez l’auteur français, sa manière d’introduire, à propos des faits d’une pièce, des considérations générales sur la société contemporaine, tantôt sous forme de conversation suivie, tantôt sous forme de propos plus dispersés, ainsi qu'il l'a fait à son tour, dans U Union des Jeunes, par exemple, dans la scène entre Monsen et Bratsberg, et dans la première scène du Ve acte entre Bratsberg et Fjeldbo. Dans Les Soutiens de la Société , le même procédé se retrouve dans une scène entre Bernick et Aune, et dans la longue scène d'explication entre Bernick et Lona Hessel.
C’est une méthode tout indiquée pour une pièce à thèse, et bien préférable à l'emploi d'un confident ou d’un oncle des comédies de Molière. Et Les Soutiens de la Société est une pièce à thèse. L'idée en est clairement exprimée dans les derniers mots : « L’esprit de vérité et de liberté... voilà les soutiens de la société. » En 1885, Ibsen a revu son ancien camarade Abildgaard, qui avait dirigé le Journal des associations ouvrières en 1851, et lui a rappelé cette phrase en disant : « Tu vois que je n'ai pas oublié les idées qui nous occupaient alors *. » La pièce n'est pas, comme on a eu plus tard quelque tendance à
D’après ce que m’a dit le colonel Abildgaard, fils du camarade d’Ibsen.
le croire, une attaque contre les gens d’affaires. Bernick joue un rôle social utile et Lona Hessel admire son œuvre. Ses actes de grand homme d’affaires sont présentés comme défendables jusqu’au moment où il donne l'ordre de se contenter de réparer YIndian Girl seulement en apparence. Ibsen n’a pas voulu frapper à droite, pas plus qu’il n’avait voulu frapper à gauche en 1869. Il avait écrit en 1869 qu’un écrivain doit « savoir froidement repousser tous les partis et prendre une position à part îï1, et il pouvait en dire autant en 1877. S’il écrivait une pièce « à thèse » il entendait ne faire de propagande pour aucun parti, ni pour une cause particulière, pas même pour le féminisme. Ibsen a soin de faire expressément écarter par Lona Hessel elle-même, à la fin, l’idée que la pièce est « féministe ». Certes, la façon dont les femmes sont traitées dans la société est un de ses griefs contre celle-ci, mais il vise des idées plus générales et se méfie de celles qui s’expriment par des mots en isme, même lorsqu’elles lui sont, en principe, sympathiques.
Et il en est du socialisme comme du féminisme. Ibsen s’intéressait vivement aux questions sociales, et, après sa journée de travail de l’été 1877, en parlait volontiers — parmi de nombreux autres sujets — dans ses conversations du soir qu’il prolongeait parfois une partie de la nuit. Mais il ne prend pas parti contre le capitalisme, ni même personnellement contre son représentant Bernick. Il accuse la société, comme l'indique le titre ironique de sa pièce, mais il n'en dénonce pas la structure, c’est uniquement l’aspect moral de la vie sociale qui est en jeu, le mensonge de sa pratique courante. Un seul passage peut être compris comme indiquant une tendance favorable aux conceptions socialistes, c’est celui où les progrès dont parle Bernick sont mis en opposition avec le progrès prôné par Aune (p. 175), Opposition évidemment calquée sur celle qu’il avait signalée à Brandès entre les libertés et la liberté.
1 Lettre à Hegel du 16 juin 1869, Breve , I, p. 185.