LA CONQUÊTE DE L’ALLEMAGNE
Au moment où il venait d’envoyer la fin de sa pièce mise au net, Ibsen eut la satisfaction de voir son fils achever ses études secondaires avec les meilleures notes dans toutes les branches, après quoi Sigurd, qui n’avait pas dix-sept ans, partit avec sa mère faire un voyage en Norvège. Ibsen renonça, par une exception unique, à sa villégiature d’été. Il resta seul à Munich, où toutefois il eut le plaisir de voir arriver son vieux camarade Jakob Lôkke. Son grand souci, à ce moment, était de préparer le succès de sa pièce, tant comme livre que par la scène. Sa correspondance est active, c’est celle d’un homme d’affaires qui surveille ses intérêts avec beaucoup d’attention et l’intérêt du bénéfice y apparaît avec plus d’évidence encore que celui du succès littéraire. Un changement nouveau se produit dans son extérieur. C’est alors « qu’il a rejeté la veste de velours, symbole des chères flâneries artistiques, en faveur d’une redingote trop serrée sur sa poitrine... Il écarta de lui tout soupçon de poésie, et avec ses lunettes d’or, ses favoris, son costume de drap fin et sa marche staccato rapide, il adopta l’allure d’un correct homme d’affaires très positif, qui ne s’occupe pas de futilités 1 ».
Il avait l’habitude de tenir secret le sujet de son œuvre en cours, et cette fois il avait été encore plus strict. Il avait averti
1 Edmund Gosse, Henrik Ibsen , pp. 147-148.
IIO
Hegel, son unique confident1 *. Pourtant un jour, à Kaltern, en Tyrol, comme John Paulsen lui parlait avec curiosité de la pièce en train, Ibsen répondit en souriant et désignant un potentat local qui avait le verbe haut à table : « C’est un homme de ce genre à qui je m'en prends. » Paulsen rapporta ce propos dans une lettre à un ami, qui était journaliste et rédigea une note amusante. Ibsen le reprocha vivement à son jeune ami, mais lui conserva sa bienveillance 3.
La pièce parut le n octobre, tirée à 6 ooo exemplaires. L’agitation qu’ Ibsen avait prévue ne se produisit pas, sans doute parce qu’on n’y trouva rien de scandaleux. Jamais, depuis Brandy les comptes rendus de presse, à Kristiania, n’avaient été aussi rares pour une pièce d’Ibsen. Morgenbladet, notamment, où écrivaient ses amis « hollandais», s’abstint. Il dut éprouver une assez vive déception, mais qui fut compensée par le succès de librairie, encore plus grand qu’il ne l’avait espéré. La seconde édition — de 4 000 exemplaires — parut le 30 novembre. Six mille exemplaires vendus en sept semaines, c’est, relativement à la population de la Norvège et du Danemark réunis, l’équivalent de 75 000 environ pour la France. Ibsen en était arrivé à ce point que la presse ne pouvait plus lui nuire. Une dame qui avait alors dix-neuf ans se rappelle les vives discussions provoquées par la pièce nouvelle, comme, deux ans plus tard, par Maison de poupée . La figure de Lona Hessel produisait surtout une forte impression 3.
Par contre, les articles étaient nombreux et copieux dans la presse de province. Un journal de Bergen publia même une véritable étude en quatre longs articles anonymes (par Nordahl Rolfsen) 4. L’auteur examine d’abord en quel
1 Lettres du 23 octobre 1875 (Brève, II, p. 36), et du 29 juillet 1877 {L. C. Nielsen, op . cil. , p. 329).
â John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1913, pp. 22 et 30-31.
3 Kirstine Christie, Memoirer, p. 32.
4 Bergensposten , 24, 26, 28 octobre et 4 novembre 1877.