LA CRITIQUE NORVÉGIENNE III
sens on a raison de dire que le génie d’Ibsen est polémique :
La source de son inspiration est la colère ; mais sa colère concerne la mesquinerie et la bassesse où qu’elles se trouvent, et il n'a aucune tendance à séparer les brebis et les boucs de façon que tous les boucs soient à gauche, et toutes les brebis à droite. [...] Il est plus porté à déceler ce qu’il y a d'intenable dans la position des divers camps qu'à entrer luimême comme guerrier dans aucun d'eux ; on peut reprocher à Henrik Ibsen tant que l’on voudra son défaut d’équilibre entre le négatif et le positif, mais il ne faut pas oublier que c’est ce défaut — s’il faut l’appeler ainsi, — sur quoi se fonde la prodigieuse intensité de sa satire.
Puis, après avoir analysé la pièce « dont la perfection réaliste n’est certainement dépassée par aucune œuvre dramatique de la littérature nordique », et dont la vérité toute simple lui paraît seulement discutable lorsque Bernick devient assassin, l’auteur observe le changement qui s’est produit dans la manière d’Ibsen, dont la colère homérique fait place à une escrime calme et mortelle ; et il estime supérieure cette forme de la satire, où les caractères sont dessinés par le dialogue parfaitement naturel. On regrettera peut-être que des idéals positifs ne soient pas opposés à l’étroitesse d’esprit de la petite société; pourquoi, par exemple, le féminisme n’est-il pas représenté par « un personnage plus clair que Lona Hessel, qui est un caractère intrépide, noble et foncièrement sain, méprisant les attributs extérieurs de la féminité, plutôt qu’une interprète du droit des femmes »? Mais c’est une erreur de reprocher cela :
Il ne s'agit pas de questions brûlantes, ni de propagande pour les idées modernes, il s’agit seulement de montrer la crainte du nouveau, la terreur de tenter, de lutter, de choisir ou rejeter, comme un pouvoir dominant dévolu à la satire. C’est là la couardise que le génial polémiste considère avec un souverain mépris.
On conçoit avec quelle joie Ibsen a dû lire ces quatre articles. Comme ils n’étaient pas signés, il écrivit au rédacteur en
chef pour le prier de transmettre ses remerciements au critique :
[Ces articles] sont sans comparaison ce qu'il a paru sur cette pièce jusqu'ici de plus pénétrant, de mieux écrit, de plus juste et de plus complet. Ce n'est pas du tout la séduction du ton aimable et des éloges qui me les a fait mettre en toute première ligne. Ces articles renferment, pour expliquer et faire bien comprendre la pièce, tout ce que je voulais surtout qui fût dit, tout ce qui, par d’autres critiques, ou bien n'a pas été vu du tout, ou bien a été mal compris 1 2 .
En Danemark, la position d'Ibsen était encore mieux assise qu'en Norvège. Seul, Ploug critiqua. Il s'étonnait de l'indulgence de Lona Hessel pour Bernick, qu'il trouvait corrompu à fond, en sorte qu'il est impossible de croire à la conversion d'un pareil homme, et il estimait la pièce dépourvue de véritable humour : « On entend trop peu le battement d’un cœur grand et chaud. » Sa sévérité venait de ce qu’il voyait dans la pièce une attaque contre la classe moyenne : « C'est à elle qu'Ibsen en veut -. » D’ailleurs la plupart des journaux danois jugeaient l'œuvre par rapport à leur ligne politique 3.
La revue féministe suédoise, qui avait fort mal accueilli Aasta Hansteen lorsqu'elle était venue faire une conférence à Stockholm, fit un grand éloge de la pièce et du rôle de Lona Hessel, auquel elle a servi de modèle, et tandis que Ploug avait souligné le manque de « réconciliation » chez Ibsen, la revue estimait que Les Soutiens de la Société marquaient un changement chez lui sur ce point : « Il nous peint un avenir que nous pouvons atteindre, pourvu que nous travaillions à nous en rendre dignes4. »
Les théâtres se hâtèrent de jouer la pièce, qui obtint partout un grand succès : le 18 novembre à Copenhague, le 30 no-
1 Cité d’après une note de Brève , II, p. 226.
2 [Dansk] Fædrelandet , 19 novembre 1877. L’article n’est pas signé.
3 Valdemer Vedel dans le Festskrift de Samtiden, pp. 82-84.
4 Tidsskrift jôr Hemmet, 1872, pp. 172-181 et 1878, pp. 98-112.