SUCCÈS PRODIGIEUX EN ALLEMAGNE
par la traduction de quatre de ses pièces, mais ce fut seulement en 1876 que deux d’entre elles furent jouées. Bjôrnson, avec Une faillite jouée dès 1875 à Berlin et à Vienne l’avait précédé, et il avait contribué à faire jouer Les Prétendants à la Couronne par la troupe de Meiningen. L’expansion d’Ibsen en Allemagne fut plus rapide et plus ample avec Les Soutiens de la Société. Il en parut trois traductions allemandes en 1878, dont l’une, par Emma Klingenfeld et parue à Munich, était autorisée par Ibsen, une autre, par Wilhelm Lange, était, paraît-il, fort mal écrite, et la troisième, par Emil J. Jonas, était fur diedeutsche Bühne bearbeitet . Car les droits de l’auteur n’étaient aucunement protégés à l’étranger. Éditeurs et théâtres pouvaient en agir entièrement à leur guise. L'adaptation d’Emil Jonas fut critiquée dans un journal suédois par un ami de Snoilsky, et Jonas se défendit dans le même journal en faisant observer que la pièce avait obtenu sous cette forme un plus grand succès en Allemagne que lorsqu’on y jouait de véritables traductions. Jonas avait donc su « satisfaire le goût allemand ». C’étaient évidemment les traducteurs, autorisés ou non, qui avaient tort. L’une des traductions ayant été, par la suite, adaptée, il prétendit l’interdire, comme si l’adaptation était son droit exclusif.
Et ce fut au théâtre que le succès des Soutiens de la Société fut extraordinaire. La pièce fut jouée le 2 février 1878 au Stadttheater de Berlin, le 3 février au N ationaltheater , le 6 février à l’ Ostendtheater , au Belle Alliance Theater et au Reuniontheater . Une pièce jouée dans la même semaine à cinq théâtres de la même ville : on croira aisément que cela ne s'était jamais vu. Et avant la fin d'avril elle fut jouée dans, treize villes d’Allemagne. En 1892 elle avait été donnée sur cinquante scènes allemandes, et en tout plus de mille fois*.
* J. B. Halvorsen, Norsk For/atter Lexikon , III, p. 57. L’adaptation de Jonas était d’ailleurs pitoyable, d’après les détails qu’en donne Brandès (Saml. Skr., XIV, pp. 40-41).
4 J. B. Halvorsen, Norsk Forfatter Lexikon , III, pp. 59-60.
La littérature allemande, à ce moment, ne se trouvait pas dans une période brillante. Paul Heyse passait pour être le plus grand écrivain, et il n’était pas une étoile de première grandeur. Les jeunes tendaient vers le réalisme, sans qu’il eût produit d’œuvre marquante. Cela explique un peu ce succès explosif. Le jeune Paul Schlenther a écrit plus tard :
CJest alors que nos jeunes yeux se sont ouverts sur le faux brillant bigarré du théâtre qu'on nous servait. Nous tressaillîmes de joie. Nous retournions sans cesse au théâtre ; à pleines journées nous lisions la pièce dans l'affreux allemand de Wilhelm Lange [...] Jusqu'alors Ibsen avait été pour nous un nom vide. C'est par cette pièce que nous avons appris à l'aimer, à l’aimer pour la vie. Je peux témoigner au nom de beaucoup de gens de mon âge, que, sous l’influence de cette œuvre réaliste moderne, a surgi en nous, à notre âge de formation, une orientation du goût qui a été décisive pour toute notre vie b
Et Otto Brahm, à propos de la même pièce, a confirmé :
C’est là que nous avons eu la première idée d’un monde poétique nouveau, pour la première fois nous nous sommes sentis en face de gens de notre temps, à qui nous pouvions croire, et d'une critique qui embrassait toute la société de notre temps, nous avons vu triomphalement surgir les idéals de liberté et de vérité comme des soutiens de la société. Depuis lors nous avons appartenu à ce nouvel art de la réalité, et notre vie esthétique a eu un contenu 1 2.
Un tel succès, qui, aujourd'hui, rapporterait à un écrivain une énorme fortune, lui a certainement procuré une large aisance, mais très inférieure à ce que l'on pourrait imaginer. Il arrivait qu’ Ibsen fût pajœ par tel théâtre au pourcentage, et alors il gagnait plus que dans les théâtres Scandinaves3. Mais le plus souvent il semble qu'il ne recevait rien, ou seulement des sommes dérisoires. Juridiquement, il n’avait aucun recours. Mais le fait que les directeurs n'avaient pas à payer de droits
1 Henrik Ibsen, Sâmtliche Werke, VI, pp. xvii-xvm.
3 N eue jreie Pressa, io mai 1904, cité ici d'après H. Koht, dans Brève, I, p. 48,
3 Lettre à Hegel du 15 septembre 1876, Breve, II, p. 41.