‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 55 sur 153 · MADEMOISELLE KESSEL · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE KESSEL

Karsten ; tu dis que nous sommes venus pour t'écraser. Laisse-moi donc te dire de quel métal est fait ce fils prodigue, dont votre société morale a horreur comme d'un pestiféré. Il peut se passer de vous, car maintenant il est parti.

LE CONSUL BERNICK Mais il reviendra...

MADEMOISELLE HESSEL

Johan ne reviendra jamais. Il est parti pour toujours, et Dina est partie avec lui.

LE CONSUL BERNICK

Il ne reviendra pas? Et Dina est partie avec lui?

Oui, pour l’épouser. C’est ainsi que les deux soufflettent votre vertueuse société, comme moi un jour... enfin !

LE CONSUL BERNICK

Parti;... elle aussi... avec YIndian Girl! ...

MADEMOISELLE HESSEL

Non, il n'a pas osé confier une cargaison si précieuse à cette bande scandaleuse. Johan et Dina sont partis avec le Palmier.

LE CONSUL BERNICK

Ah! Et alors... en vain...

(Il court à la porte de son bureau , V ouvre vite , et crie :)

LES SOUTIENS, ACTE IV

Krap, arrêtez l 'Indian Girl. Il ne faut pas qu’il parte ce soir !

KRAP, du bureau.

L’ Indian Girl est déjà en mer, monsieur le consul.

LE CONSUL BERNICK, ferme la porte et dit d'une voix atone.

Trop tard,... et pour rien...

MADEMOISELLE HESSEL

Que veux-tu dire?

Rien, rien. Va-t'en !...

MADEMOISELLE HESSEL

Hm ! tiens, Karsten. Johan te fait dire qu'il me confie le nom et la réputation qu'il t'a prêtés autrefois, y compris ce que tu lui en as enlevé après son départ. Johan se tait ; et je peux agir dans cette question comme je voudrai. Regarde, je tiens là dans ma main tes deux lettres.

LE CONSUL BERNICK

Tu les as! Et maintenant... maintenant tu veux... dès ce soir... peut-être lorsque le cortège...

MADEMOISELLE HESSEL

Je n'ai pas fait ce voyage pour te dénoncer, mais pour te secouer de telle sorte que tu parles spontanément. Je n’ai pas réussi. Reste donc dans le mensonge. Regarde; je déchire tes deux lettres. Prends-en les morceaux; les voilà. Maintenant il n'y a rien qui témoigne contre toi, Karsten. Te voilà tranquille; sois heureux aussi,... si tu peux.

LE CONSUL BERNICK, tout ému.

Lona,... pourquoi n’as-tu pas fait cela plus tôt ! Mainte-

nant c’est trop tard ; maintenant, toute ma vie est perdue ; je ne peux pas vivre ma vie après cette journée.

MADEMOISELLE HESSEL Qu’est-il arrivé?

Ne me le demande pas... Mais il faut que je vive tout de même! Je vivrai... pour Olaf. Il redressera et réparera tout...

MADEMOISELLE HESSEL

Karsten !...

(Hilmar Tônnesen revient en hâte.) HILMAR TONNESEN

Il n’y a personne ; parti ; pas de Betty non plus !

LE CONSUL BERNICK Qu’est-ce qu’il te faut?

HILMAR TÔNNESEN Je n’ose pas te le dire.

LE CONSUL BERNICK

Qu’est-ce que c’est? Il faut que tu me le dises!

HILMAR TÔNNESEN

Enfin, soit ; Olaf est parti avec YIndian Girl.

LE CONSUL BERNICK, recule en chancelant.

Olaf... avec YIndian Girl! Non, non!

MADEMOISELLE HESSEL

Mais si! Je comprends maintenant... ; je l’ai vu sauter par la fenêtre.

LE CONSUL BERNICK, à la porte de son bureau , crie désespérément *

Krap, arrêtez YIndian Girl à tout prix.

LES SOUTIENS, ACTE IV

KRAP

Impossible, monsieur le consul. Comment pouvez-vous penser?...

LE CONSUL BERNICK

Il faut que nous l'arrêtions ; Olaf est à bord !

KRAP

Que dites- vous?

RUMMEL, sort du bureau.

Olaf s’est enfui? Pas possible!

SANDSTAD, sort .

Il sera renvoyé avec le pilote, monsieur le consul.

HILMAR TÔNNESEN Non, non ; il m'a écrit ;

(Il montre le billet.)

il dit qu'il se cachera dans la cale jusqu'à ce qu'on soit en pleine mer.

LE CONSUL BERNICK Je ne le verrai plus jamais !

RUMMEL

Peuh ! des bêtises ; un bon et fort bateau, qui vient d'être réparé...

VIGELAND, qui est aussi sorti.

... dans votre propre chantier, monsieur le consul.

Je ne le reverrai jamais, vous dis-je. Je l'ai perdu, Lona, et... je m’en aperçois maintenant, jamais je ne l'ai vraiment possédé.

(Il prête V oreille.)

Qu’est-ce que c’est?

RUMMEL

Musique. C'est le cortège qui arrive.

LE CONSUL BERNICK

Je ne peux pas, je ne veux recevoir personne !

RUMMEL

A quoi penses-tu? C'est impossible.

SANDSTAD

Impossible, monsieur le consul; songez à ce qui est en jeu pour vous.

LE CONSUL BERNICK

Qu'importe pour moi tout cela maintenant? Ai-je désormais pour qui travailler?

RUMMEL

Peux-tu le demander? Tu as nous-mêmes et la société. VIGELAND

Oui, voilà qui est vrai.

SANDSTAD

Et vous n'oubliez pas, je pense, monsieur le consul, que . . .

(Mlle Bernich entre par la seconde porte à gauche . On entend la musique en sourdine} dans la rue.)

MADEMOISELLE BERNICK

Le cortège arrive ; mais Betty n’est pas à la maison ; je ne comprends pas où elle...

LE CONSUL BERNICK

Pas à la maison ! Tu vois, Lona ; aucun soutien, ni dans la joie ni dans le deuil.

LES SOUTIENS, ACTE IV

RUMMEL

Plus de stores ! Venez m’aider, monsieur Krap. Venez aussi, monsieur Sandstad. C’est lamentable que la famille soit ainsi dispersée juste en ce moment ; pas du tout dans le programme.

(Les stores des fenêtres et de la porte sont remontés. On voit toute la rue illuminée. Sur la maison en face est un grand transparent avec V inscription : « Vive le consul Bernick , soutien de notre société!

LE CONSUL BERNICK, recule > confus.

Enlevez tout ça! Je ne veux pas le voir! Éteignez, éteignez !

RUMMEL

Sauf mon respect, tu n’es pas fou?

MADEMOISELLE BERNICK Qu’est-ce qu’il a, Lona?

MADEMOISELLE HESSEL

Chut !

(Elle lui parle à voix basse.)

LE CONSUL BERNICK

Enlevez cette inscription ironique, vous dis-je ! Ne voyezvous pas que toutes ces lumières nous tirent la langue?

RUMMEL

Non, je dois avouer...

LE CONSUL BERNICK

Oh ! qu’est-ce que vous comprenez!... Mais moi, moi !... Tout cela est lumières dans une chambre mortuaire !

KRAP

HmL

RUMMEL

Non, mais, voyons,... tu prends cela trop au tragique.

SANDSTAD

Le gamin va traverser l’Atlantique, et puis il reviendra. VIGELAND

Ayez confiance dans le Tout-Puissant, monsieur le consul.

Le bateau n’est pas près de sombrer, que je sache.

KRAP

Hm!...

RUMMEL

Oui, si c’était un de ces cercueils flottants, dont on entend parler dans les grandes sociétés...

LE CONSUL BERNICK

Je sens que mes cheveux sont en train de blanchir en ce moment.

(Mme Bernick , un grand châle sur ta tête , arrive par la porte du jardin.)

MADAME BERNICK Karsten, Karsten, sais-tu?...

LE CONSUL BERNICK

Oui, je sais;... mais toi,... toi qui ne vois rien,... toi qui n’as pas des yeux de mère pour lui...

MADAME BERNICK Oh ! écoute donc !...

LE CONSUL BERNICK

Pourquoi ne l’as-tu pas surveillé? Maintenant je l’ai perdu. Rends-le moi, si tu peux !

LES SOUTIENS, ACTE IV

Oui, je peux ; je l'ai !

Tu las !

Ah!

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