L. 22-28. — Dîna. — Vous le savez bien
Rôrlund. — Croyez- vous qu’il y ait quelqu’un qui dise du mal de... d’une personne absente?
Dîna. — Je ne crois pas du tout qu’elles parlent d'une personne absente.
Rôrlund. — Bon, et alors?
Dîna (d’une voix frémissante). — Je sais qu'elles pensent à elle... toutes.
Rôrlund. — Pensent du mal?
Dîna. — Non !
Rôrlund. — Alors, vous voyez bien !
Dîna. — Elles font pis.
Rôrlund. — Qu’est-ce qui est pis?
Dîna. — Oh ! je le sais bien ; elles la prennent en pitié.
Rôrlund. — C’est cela que vous appelez pis?
Dîna. — Oui.
P. 149, 1. 12-P. 151, 1. 4. — Rôrlund. — Vous croyez que cela ne servirait à rien?
Dîna. — Non.
Rôrlund. — Et pourquoi croyez-vous que cela ne servirait à rien?
Dîna. — Vous le savez bien.
Rôrlund. — Non, je ne le sais pas. Dites-le moi.
Dîna (le regarde fixement). — C’est que j’appartiens aux gens moralement corrompus.
Rôrlund. — Fi !
Dîna. — Moi et ma mère appartenons aux gens moralement corrompus.
Rôrlund. — Personne, certainement, ne vous l’a dit dans cette maison.
Dîna. — Non, mais ils le pensent.
Rôrlund. — J’ai déjà souvent observé chez vous cette défiance. Est-elle en rapport avec le fait que vous prenez parfois des voies obscures?
Dîna. — Que voulez-vous dire par là?
Rôrlund. — Où étiez- vous, tard, hier soir, Dina?
Dîna (penchée sur son travail). — Vous savez cela aussi?
Rôrlund. — Où étiez-vous?
Dîna. — Chez moi.
Rôrlund. — Chez vous? Vous voulez dire, sans doute, chez votre mère?
Dîna. — Oui.
Rôrlund. — Je croyais que, chez vous, c’était ici?
Dîna. — Oui, on m’a prise dans cette maison.
Rôrlund. — A la condition que vous n’iriez pas voir votre mère.
Dîna. — Oui.
Rôrlund. — Et vous l’avez promis?
Dîna. — Oui.
Rôrlund. — Et vous allez la voir quand même?
Dîna. — Oui.
Rôrlund. — Malgré votre promesse?
Dîna. — Je suis comme ça.
Rôrlund. — Pourquoi faites-vous cela?
Dîna. — C’est plus amusant chez elle.
Rôrlund. — Vraiment? Et comment trouvez-vous que c’est ici?
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Dîna. — Tout le monde est bon pour moi.
Rorlund. — Et toutes ces occupations, ces sérieux efforts,. . . vous y prenez part volontiers?
Dîna. — Oui.
Rorlund. — Pourquoi, au juste?
Dîna. — Parce que vous le désirez.
Rorlund. —Vous faites volontiers quelque chose pour moi?
Dîna. — Oui, je le fais volontiers.
Rorlund. — Pourquoi?
Dîna. — Parce que vous êtes tellement plus parfait que les autres.
Rorlund. — Qu'est-ce qui vous le fait penser?
Dîna. — C’est parce que vous m’avez appris tant de jolies choses.
Rorlund. — Jolies? Appelez-vous les vérités de la religion de jolies choses?
Dîna. — Oui.
P. 151, 1. 15 -P. 168, 1. 29. — Hm ! Écoutez, Dina, je voudrais vous dire... Ah ! voilà qu’ils viennent.
(Il remonte vers la terrasse. A ce moment le vieux Tônnesen sort bruyamment du bureau de Bernick.)
Mads Tônnesen (à la porte). — Non, non, non, vous dis-je 1 C’est inutile, vous dis-je ! Maintenant je m’en vais, aussi vrai que je m’appelle Mads Tônnesen. (Il sort en claquant la porte.)
Hilmar Tônnesen (en même temps à Mme Bernick. — Le voilà. Adieu. (Il veut se dépêcher de sortir à droite.)
Mads Tônnesen. — Hilmar ! Mon fils Hilmar, attends, nous sortirons ensemble. Tu aurais dû être là et entendre ton beaufrère. Que le diable m’emporte si j’ai jamais rien entendu d’aussi fou !
Hilmar Tônnesen. — Chut ! ne lance pas d’aussi vilains jurons. Ne vois-tu pas que la préfète est sur la terrasse?
Mads Tônnesen. — Tiens, la vieille dame est là. (Il s’approche.) Bonjour madame.
La préfète Bernick. — Bonjour, Tônnesen. Où en est le chemin de fer?
Mads Tônnesen. — Ça n'aboutira pas, madame. Il veut le construire avec notre argent ; je n'ai jamais rien entendu d’aussi absurde.
La préfète Bernick. — Allons, il le construira sans doute aussi avec son propre argent.
Mads Tônnesen. — Oui, de son argent il fera ce qu’il voudra ; il en a suffisamment ; et il l'a aisément acquis. Mais moi, madame, qui ai débuté avec rien dans les pattes...
Hilmar Tônnesen (toujours près de la sortie.) — Mains...
Mads Tônnesen. — Je dis pattes, mon fils Hilmar. Fichtre oui, qu'elles étaient vides, et elles étaient sales aussi...
Hilmar Tônnesen. — Aïe ! aïe !
Mads Tônnesen. — Mais c'est l'honneur du travail, madame, et avec ces pattes-là, je tiens ferme ce pour quoi j'ai rudement sué...
Hilmar Tônnesen. — Aïe ! aïe ! aïe !
Mads Tônnesen. — Oui, oui, je sais bien que les gens dans la ville me donnent un sobriquet et m'appellent le blaireau ; mais le blaireau leur montrera qu'il a des griffes ! Est-ce vrai, mon fils Hilmar?
Hilmar Tônnesen. — Oui, mais viens ; viens maintenant !
Mads Tônnesen. — Un chemin de fer ! Comme si je ne savais pas comment ça se passe dans les chemins de fer. Quand un jeune homme, là-bas, en Amérique, s’installe à bord d'un chemin de fer, il est parti pour toujours... Mais pourquoi diable ne viens-tu pas, Hilmar ! Je suis sûr que le dîner est sur la table depuis longtemps, et tu restes là et me retiens à bavarder !... Adieu, madame ; adieu, Betty ; adieu, tout le monde.
(Le vieux Tônnesen et son fils sortent à droite. Au même moment, les commerçants Sandstad, Rasmussen et Vigeland entrent, venant du bureau à droite, suivis du négociant Bernick, qui tient à la main un paquet de papiers.)
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Bernick. — Oui, messieurs, je ne considère pas cela comme un refus définitif. Emportez au moins chez vous mes papiers, et essayez d’examiner de plus près mes calculs.
Sandstad. — A vrai dire, je ne crois pas que cela serve à rien, monsieur Bernick. En toute conscience, je ne peux pas conseiller à des particuliers de risquer leur argent là-dedans ; et encore moins puis-je consentir à voter pour cela des crédits de la ville.
Rasmussen. — Moi non plus.
Vigeland. — - Pour moi, il est évident qu’une pareille construction de chemin de fer serait à l’encontre des intérêts essentiels de la ville. Pensez à tous nos vapeurs qui font le service le long de la côte. Qu’en ferions-nous?
Rasmussen. — Oui, que ferions-nous des vapeurs?
Vigeland. — Et ceci encore. Si nous avons un chemin de fer en bas de la ville, les villes voisines auront aussi un chemin de fer. Nul ne peut savoir quel changement il en résultera dans les conditions du déchargement.
Rasmussen. — Non, impossible de le savoir.
Bernick. — Mais, messieurs, qu’est-ce que vous dites là? Les districts ruraux autour de nous ont des produits en suffisance à la fois pour nous et pour les villes voisines, pour peu que nous procurions des moyens de communication.
Rasmussen. — Oui, c’est exact.
Bernick. — Songez seulement à nos vastes terrains forestiers, qui sont inabordables jusqu’à présent. Pensez à nos gisements métalliques, qui pourraient être exploités. Pensez à nos cours d’eau, qui ont cascade après cascade; quelle activité usinière pourrait être développée !
Rasmussen. — Oui, ce serait possible.
Vigeland. — Mais tout cela ne profiterait pas à la ville, monsieur Bernick.
Bernick. — Cher monsieur Vigeland, cela profiterait à la société ; et ce qui profite à la société finirait par nous profiter
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aussi. C’est pourquoi nous devons, en bons citoyens, soutenir l’affaire avec toutes les forces dont nous disposons. Mais il faut que nous soyons unis ; c’est le plus important ! Emportez donc le projet ; étudiez à fond tous mes calculs ; dites-moi s’il se trouvait quelque erreur dans mes estimations...; tenez, monsieur Sandstad.
Sandstad. — Oui, nous le prendrons volontiers...
Rasmussen. — Oui, nous le pouvons bien.
Sandstad. — Mais je ne crois pas qu’il en sorte rien.
Rasmussen. — Non, je ne le crois pas.
Rernick. — Bien, bien, messieurs, dormez d'abord une nuit par ià-dessus. Il pourrait tout de même en sortir quelque chose. Des hommes comme vous ne peuvent manquer de voir le progrès et la prospérité que recèle cette entreprise. Vous êtes seulement surpris par ce qu’elle présente de nouveau. Et cette répugnance à se lancer dans une œuvre nouvelle et dont on n’a pas l’expérience est très honorable, très respectable ; elle est une disposition particulière et bonne de notre peuple ; oui, j’ose dire qu’elle est un des meilleurs soutiens de notre société. Mais une fois que nous nous sommes convaincus que des mesures sont désirables et opportunes, nous ne devons pas reculer, il faut marcher à fond. N’est-ce pas, nous sommes d’accord là-dessus?
Vigeland. — Oui, je ne me prononcerai ni pour ni contre ; mais...
Rasmussen. — Non, moi non plus; mais...
Sandstad. — Alors j’emporte les estimations, monsieur Bernick?
Bernick. — Oui, prenez-les, mon cher Sandstad. Examinez la question ensemble. Et quand nous en serons au point de pouvoir la proposer bien mûrie au public, vous verrez qu’elle ne présentera pas, loin de là, autant de difficultés que vous le croyez actuellement... Allons, adieu, messieurs. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Il me serait extrêmement
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désagréable de passer à vos yeux pour un faiseur de projets. Aussi voudrais-je que vous voyiez la question le plus tôt possible sous son véritable aspect. Bon appétit, monsieur Sandstad. Vos enfants vont bien, au moins? Adieu, cher monsieur Vigeland. Adieu, monsieur Rasmussen. Mes hommages à Mme Rasmussen. Adieu, messieurs, mes compliments chez vous.
(Les trois messieurs prennent congé et sortent à droite.)
Bernick (qui les a accompagnés à la porte). — Ouf; voilà une première victoire.
Rôrlund. — Vous appelez cela une victoire?
Bernick. — De les amener à emporter le dossier? Oui, monsieur le professeur. C'est une grande victoire. Je n'en demande pas plus pour commencer.
Madame Bernick (s'approche). — Mais, cher Karsten, de quoi s'agit-il au juste?
Bernick. — Oh ! chère Betty, en quoi cela peut-il t'intéresser?
La préfète Bernick (sur la véranda). — Oui, Karsten, il faut que tu viennes nous raconter...
Bernick. — Non, chère bonne mère, c'est une question que vous ne pouvez pas apprécier.
Rôrlund. — Il doit s'agir d'un chemin de fer, autant que j’ai pu comprendre.
Bernick. — Oui, écoutez-moi, monsieur le professeur. Vous êtes un homme judicieux, et un homme étranger aux intérêts locaux.
Rôrlund. — Oui, je suis assez à l'écart des intérêts matériels.
Bernick. — Mais vous suivez tout de même les affaires publiques,... n'est-ce pas?
Rôrlund. — Oui, je lis les journaux, dans la mesure où mon temps me le permet ; et l’on est assez informé verbalement.
Bernick. — Bon, vous savez aussi, naturellement, que l’on
a en vue un chemin de fer qui passerait par le haut du pays?
Rorlund. — Oui, une ligne qui ne viendrait pas en bas de la ville.
Bernick. — Elle ne touchera aucune des villes de la côte... si elle est réalisée. Mais c'est ce qu'on ne laissera pas faire.
La préfète Bernick. — Mais, dis-moi, Karsten, pourquoi veux-tu te mêler de cela?
Bernick. — Hm î chère mère, ce serait trop long à t'expliquer...
Rorlund. — Oui, je ne suis pas homme d’affaires, mais il me semble aussi que l'on pourrait laisser la question aux soins des dirigeants.
Bernick. — Vraiment? Oui, c’est une façon de voir qui est souvent exprimée chez nous. Mais ne sentez-vous pas en vous un désir, un besoin, de soutenir la société dans son effort vers le progrès et le bien-être?
Rorlund. — Oui, dans le domaine qui m'est assigné.
Bernick. — Oui, dans ce domaine vous êtes sûrement un soutien pour la société spirituelle parmi nous. Mais je pensais à la vie pratique. Et c'est là précisément que les dirigeants sont médiocres, monsieur le professeur. Les dirigeants ont la meilleure volonté ; mais ils ne voient pas au delà des besoins du moment ; les vues d'avenir leur manquent ; et c'est pour cela que nous autres, gens pratiques, nous devons intervenir. Nous nous sommes développés à l'école de l'expérience ; nous sommes... j'ose le dire sans manquer à la modestie... nous sommes les meilleurs soutiens de la société civile ; car je n'appelle pas soutiens de la société les hommes qui soutiennent ce qui existe, mais ceux qui soutiennent le progrès raisonnable et nécessaire.
Madame Rummel (à la porte du jardin). — Dieu, que c'est amusant...
Bernick. — Vous appelez cela amusant, madame?
Madame Rummel. — Oui, je trouve si amusant d'entendre les hommes parler.
Bernick. — Eh bien ! vous avez beaucoup d'amusement en perspective ; car on va beaucoup parler ici, et écrire, et lutter et se disputer. Mais ça ira ! Oui, quand je devrais jouer toute mon existence dans cette affaire, je la ferai aboutir.
Madame Salvesen. — Croyez-vous que le beurre sera meilleur marché, si nous avons le chemin de fer, monsieur Bernick?
Bernick. — Le chemin de fer apportera du bien-être à toute la grande société; c'est tout ce que je peux vous dire pour le moment. Mais vous ne vous mêlerez pas aux luttes du jour, mesdames ; vous laisserez cela à nous autres hommes. Votre place est au foyer ; vous y rendrez la vie calme et douce à vos proches, de même que ma chère Betty et ma chère vieille mère rendent la vie calme et douce à moi et à Olaf. Oui, où est Olaf?
Madame Bernick. — Il n'est pas encore rentré de l’école.
(Le teneur de livres Knap entre par la droite.)
Krap. — Un bateau avarié, monsieur Bernick !
Bernick. — Bravo ! Quelle sorte de bateau?
Krap. — Un grand américain. A eu dans la mer du Nord une voie d’eau.
Bernick. — Et pouvons-nous le recevoir?
Krap. — Oui, Dieu sait ce que je peux dire. Ça va mal dans l’atelier, monsieur Bernick. Aujourd'hui la machine à percer est encore détraquée ; le rabot à vapeur ne fonctionne pas non plus.
Bernick. — Hm ! hm ! je crois que Aune n'apprendra jamais à travailler avec des machines.
Krap. — Je crois qu’il ne veut pas l'apprendre ; il a vu les machines d’un mauvais œil dès le premier jour que nous les avons eues.
Bernick. — Enfin, nous viendrons bien à bout de cette
résistance. Mais en tout cas... nous ne devons pas laisser l'américain nous échapper. Quelle sorte de bateau est-ce?
Krap. — Le trois-mâts Indian Girl de New-York, transportant du bois de teinture du Brésil à Petersbourg.
Bernick. — Et le capitaine?
Krap. — Le capitaine est passé par-dessus bord ici, vers l'ouest, et le second a le délire. Mais un marin qui voyageait comme passager a pris le commandement et amené le bateau à Rægehavn.
Bernick. — Vous lui avez donc parlé?
Krap. — Oui, il était à bord du vapeur.
Bernick. — Ah ! le vapeur est arrivé?
Krap. — Oui, et l’homme s’est précipité ici avec l'équipage pour se procurer des ouvriers et louer un remorqueur. Voici sa carte.
Bernick (lisant). — « John Rawlinson, Esqr., New Orléans. » Il est donc des États du Sud. Bon, mettez-vous à sa disposition le mieux que vous pourrez, monsieur Krap.
Krap. — Entendu, monsieur. (Il sort à droite.)
Madame Bernick (appelant). — Bonnes nouvelles, Karsten?
Bernick. — Des affaires, ma chère. Tu dois t’attendre à recevoir un capitaine américain à dîner.
(Olaf Bernick, un sac d’écolier sur le dos, monte la rue en courant, et entre par la porte du jardin.)
Olaf. — Maman, maman, j’ai été en bas et j’ai vu le vapeur. Sais-tu qui était à bord?
Madame Bernick. — Oui, enfant, c’était un capitaine américain.
Olaf. — Comment le sais-tu, maman?
Madame Bernick. — Je le devine.
Olaf. — Peux-tu aussi deviner que tante Lona était à bord?
Madame Bernick. — Qu’est-ce que tu dis !
Bernick. — Tu mens, Olaf !
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Oeaf. — Non, je ne mens pas.
Bernick. — Si, tu mens ; tu ne la connais pas.
Olaf. — Non, mais Ever^en était aussi descendu au quai, et il l'a reconnue.
Madame Bernick (à part). — Ah oui... !
Madame Rummel. — Non, croyez- vous... elle est revenue tout de même !
Madame Holt. — Oui, qu'est-ce que j'ai dit, madame Rummel?
(De nombreux passagers montent la rue.)
Madame Rummel. — Hé! voyez! Mais oui,... la voilà ellemême !
(Mlle Hessel, en élégant costume de voyage, un sac et un plaid sur l’épaule, et une valise à la main, monte la rue.)
Madame Bernick. — Oui, c'est elle ! (Elle court à la porte du jardin.) Lona, Lona î Sois la bienvenue !
Mademoiselle Hessel. — Hé, tiens... bonjour, Betty! (Elle crie vers la véranda.) Bonjour, vieille tante !
Madame Bernick. — Mais entre donc !
Mademoiselle Hessel. — Merci, plus. tard, plus tard; il faut d’abord que j'aille à l'hôtel me laver du haut en bas; sur le vapeur on devient sale comme un cochon. Au revoir !
(Elle continue à monter la rue.)
La préfète Bernick. — Pas changée,... n'est-ce pas, Betty?
Madame Bernick (qui la suit des yeux). — Si,... et pourtant pas.
Rôrlund. — Cette dame m’a paru peu féminine.
Madame Holt. — Quelle singulière coupe avait sa robe, madame Rummel.
Madame Rummel. — Oui, mais avez-vous remarqué son chapeau, madame Holt?
Olaf. — Ohé ! maman, voilà tous les Américains !
Madame Rummel. — Non, regardez-moi ces fous ; ils promènent un grand drapeau...
Madame Holt. — Aïe ! je crois qu'il y en a des foncés et des noirs parmi eux.
Madame Salvesen. — Le capitaine est presque le plus vilain ; il a une vraie figure de brigand.
Rorlund. — Oui, ce gaillard-là est capable de tout.
Bernick. — Des étrangers, monsieur le professeur ; il ne faut pas y regarder de si près.
(Le capitaine Rawlinson et son équipage, le drapeau américain en tête, montent la rue, suivis par une troupe d’enfants et d’autres personnes.)
Bernick (saluant de la véranda). — Good morning, master Rawlinson, This way, if you please, sir. Iam master Bernick.
Le capitaine Rawlinson (agite son mouchoir et crie). — Very well, Karsten ; but first three hurrah for the old blaireau !
(Les Américains et toute la troupe passent.)
Bernick (recule). — Ah !
La préfète Bernick (avec un cri). — Qui a parlé là?
Marta (fait inconsciemment un pas en avant et crie). — Johan !
Madame Bernick. — Jésus,... c'était mon frère!
Madame Rummel. — Oui, aussi vrai que je vis, je crois aussi...
Bernick (se ressaisit et dit avec calme). — C'était Johan Tônnesen. Et puis après?
Madame Holt. — Non, quelle surprise ! Et comme il avait bon air !
Madame Salvesen. — Et comme cette barbe lui allait bien,
Madame Bernick (à part). — Johan et Lona,... en un seul jour...
Bernick. — Oui, des agités sont arrivés parmi nous.
Rorlund. — J’espère que personne ne saurait apporter le trouble ici. Tel qu'est l'endroit actuellement, — un séjour de paix, d’ordre et de vie en famille...
ÉBAUCHES ET VARIANTES
La bonne du caissier de la douane (entrant par la porte du jardin). — Je viens dire de la part du caissier que Madame doit rentrer; Gurine a laissé la soupe au poisson couler dans la cendre.
Madame Rummel. — Oh ! les bonnes, les bonnes ; on ne peut jamais s'en remettre à elles ! Adieu, adieu ; nous nous verrons demain. (Elle et la bonne se dépêchent de descendre la rue.)
Les deux fillettes du pharmacien (viennent de la pharmacie, courent à la porte du jardin, et crient). — Maman, maman, il faut venir ; Nikolai est tombé dans le cuvier à lessive !
Madame Salve sen. — Que dites- vous? Et il avait sa blouse neuve !
Les fillettes. — Il est terrible...
Madame Salvesen. — Non, les enfants, les enfants ! Bon appétit. Il faut que je coure ! (Elle et les fillettes se dépêchent de rentrer à la pharmacie.)
Madame Holt. — Oui, voilà ce qui arrive quand on laisse tout ouvert. Je me suis fait une règle de tout fermer à clef ; et les clefs (Elle tape sur sa poche), je les ai là.
Le facteur (arrive en courant à la porte du jardin). — Oh ! sapristi, madame, il faut vous dépêcher de rentrer; le vapeur va partir.
Madame Holt. — Le vapeur part?
Le facteur. — Oui, la cloche a sonné pour la seconde fois ; et le directeur de la poste ne peut pas monter à bord si vous ne venez pas.
Madame Holt. — Qu'est-ce que ça signifie? La poste ne peut pas venir à bord sans moi?
Le facteur. — Non, vous avez enfermé le pantalon du directeur dans l’armoire.
Madame Holt. — Ah ! bonté divine ! Adieu, adieu, à demain ! Non, les hommes, les hommes, ils ne savent jamais se tirer d'affaire. (Elle et le facteur montent la rue en courant.)
T. xi.
Rôrlund. — On abuse vraiment du temps et des forces de a femme en cette ville.
Marta (à part). — Revenu au pays... !
Madame Bernick (de même). — Tous les deux... !
Olaf (dans le jardin). — Maman, les Américains crient maintenant hourra devant la maison de grand-père î
(On entend du bruit et des cris au loin; des gens paraissent aux fenêtres ; beaucoup de monde court, montant la rue.)
La préfète Bernick (qui s'est levée et tâtonne à la porte) . — Karsten, ne trouves-tu pas, comme moi... que ce sont comme des fantômes du temps d’autrefois...?
Bernick (réveillé en sursaut de ses réflexions). — Oh ! comment,... des fantômes? Oui, toi, chère mère,... toi, dans les ténèbres, avec tes pauvres yeux... (Il lui donne un baiser.) mais moi, vois-tu, je suis dans le plein jour!