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CHAPITRE PREMIER

LAURA KIELER

Sur la vie dTbsen au cours de Tannée qui suivit la publication et les premières représentations des Soutiens de la Société , on ne sait à peu près rien. Il vivait à Munich, où Sigurd faisait sa dernière année de lycée et passa très brillamment son bachot en juillet 1878. Le programme dTbsen était alors d’aller passer le temps des vacances à Florence, puis Thiver à Rome, et de revenir l’automne suivant à Munich, où Sigurd entrerait à Tuniversité. Il comptait achever à Rome l’œuvre nouvelle qu’il avait dans l’esprit *. En fait, ce programme fut exactement réalisé, à cela près qu’Ibsen s’attarda dans le Tyrol, d’où il ne partit qu’à la fin de septembre pour aller directement à Rome, « car je désirais vivement me trouver dans une ambiance connue, afin de me mettre au travail en toute tranquillité * », On voit que dès le 2 août 1878 l’œuvre nouvelle, — probablement sans qu’il eût rien écrit encore — avait déjà pris forme. Lorsqu’on ne sait rien sur lui, on peut d’ailleurs être à peu près sûr

1 Lettre à Hegel du 2 août 1878 {L. C. Nielsen, op. cit., p. 330).

* Lettre à Hegel du 8 octobre 1878 {L. C. Nielsen, op . cit., p. 331).

qu’il est en plein travail, et ce n’est pas l’écriture qui est pour lui le travail le plus absorbant. Il n’y eut donc, cette fois, presque pas d'intervalle entre la lecture des comptes rendus d'une pièce ou la correspondance au sujet de ses représentations, et la première esquisse de la pièce suivante.

Arrivé à Rome dans les derniers jours de septembre, Ibsen écrivit le 19 octobre les « Notes pour la tragédie du temps présent », où l’on voit que la pièce nouvelle est nettement conçue, à la fois en ce qui concerne l’idée, qui est le féminisme, et même le scénario. L’opposition entre les caractères de Nora et de son mari est bien décrite, et le faux qui déclenchera l’intrigue est inventé. Si, comme le manuscrit paraît l’indiquer, la « suite des scènes » du premier acte a été rédigée aussitôt après les notes du début, on voit que le plan est assez établi pour permettre l’écriture d’un premier brouillon. Ce plan sera, en somme, assez exactement suivi dans le premier acte de l’œuvre définitive. Ce n’est pas a propos de Maison de Poupée qu' Ibsen aurait pu dire que son premier acte était toujours le plus difficile, ainsi qu’il l’avait dit à propos de sa pièce précédente. Évidemment, il avait dû longuement méditer depuis des mois sur Nora et son mari à la manière dont il prit de plus en plus l’habitude, au cours de ses longues séances, à Munich, au café Maximilien. Il s’asseyait toujours à la même place qu’on avait fini par lui réserver, le dos tourné à la porte, mais en face d’une glace qui lui permettait d’observer les gens qui entraient1, et il restait seul, distrait et pourtant l’esprit concentré, n’aimant pas être dérangé, parfois même fort bourru à l’égard des importuns. Il se plaignait un jour à Paulsen d’un Allemand qui était venu causer avec lui : « Cet homme croit que je suis là au café à boire mon bock de bière, alors qu’en vérité je travaille et compose à la sueur de mon front. Je vois mes personnages se former, je les vois sous toutes leurs

* John Paulsen, Samliv med Ibsen, 1906, p. 31.

CAMILLA COLLETT

faces h. . » Sa période d’isolement semble bien avoir commencé, cette fois, dès les premiers mois de 1878, à en juger par la rareté de sa correspondance et de toute indication sur sa vie jusqu'à l’examen de Sigurd, et l’on verra qu’une lettre de lui paraît le confirmer.

Depuis une dizaine d’années il pensait beaucoup au sort de la femme dans la vie moderne. Il était visiblement en réaction contre l’idéal de la femme dévouée à la Kàthchen de Heilbronn, comme Aurélia, Margrete et Solvejg. Il avait introduit, dans L'Union des Jeunes , sa Selma, qui se plaint d’être traitée en poupée. L'importance de l'idée suggérée y fait presque de ce rôle très secondaire un hors-d'œuvre, et Brandès avait signalé qu’il pouvait faire le sujet d'une pièce nouvelle. Ibsen avait certainement pris bonne note de cette indication, ou peut-être y avait-il songé de lui-même. Et il était entré en relation personnelle avec Camilla Collet t, apôtre du féminisme. Celle-ci a dit sa surprise de trouver chez lui, au sujet du rôle des femmes, des idées aussi traditionnelles1 2, mais ces idées étaient en contradiction évidente avec le sentiment d'Ibsen à l’époque où Camilla Collett vint le voir pour la première fois, à Dresde. Halvdan Koht a raison de penser qu'il a fait exprès de développer des idées surannées3. On sait qu’il était habile à diriger la conversation de façon à faire parler les gens, et son attitude lors des premières visites de Camilla Collett prouve précisément que la question du féminisme l'intéressait. L’invention du rôle de Selma est d’ailleurs antérieure aux relations d’Ibsen avec Camilla Collett, dont la visite à Dresde est de 1870. Et elle-même se rendait compte qu’il n’avait pas eu besoin de son influence4. Toutefois, il est possible que l’influence de l’écrivain féministe ait renforcé le sentiment d’Ibsen, d’autant plus

1 John Paulsen dans Gerhard Grans Festskrift , p. 41.

2 John. Paulsen, Mine Erindringer, p. 165.

a Halvdan Koht, Henrik Ibsen, II, p. 164.

Lettre citée par Krîstofer Janson, Hvab jeg har oplevst , p. 195.

qu'elle se fit une alliée de Susanna Ibsen qui, elle, se flattait d'avoir exercé une influence sur son mari*. Et dès 1870 il rédigea ses premières notes (p. 309) pour une pièce qui est devenue Les Soutiens de la Société , notes où la tendance féministe est aussi accentuée que dans les notes pour Maison de Poupée (p. 575). Au commencement de 1878, son premier « drame moderne » paru, où cette tendance s'était maintenue, il avait donc l'esprit tout occupé de la situation de la femme dans la société. Ce fut précisément alors que lui fut fourni l'élément essentiel, • — bien qu'encore incomplet — de la trame d'un nouveau drame.

On se rappelle qu'une jeune fille de vingt ans avait publié en 1869 le roman Les Filles de Brand , dédié à Ibsen, sous le pseudonyme de Lili. Elle lui envoya son livre avec une lettre où elle le dit écrit « pour les âmes angoissées que la lecture de son poème a remplies de doute et d'inquiétude — dans l'espoir qu'il pourrait peut-être diriger leurs pensées, leurs méditations dans la bonne voie », en même temps qu'elle le présente comme un témoignage d'admiration1 * 3 4. Ibsen répondit par une lettre assez réservée, blâma l'anonymat de la publication et le caractère tendancieux du livre, et en même temps se montra encourageant, et dit y voir «des signes évidents de dispositions littéraires »\ Peu de temps après, lorsque la guerre francoallemande l'eut décidé à passer au moins les vacances à Copenhague, il la rencontra dans cette ville où elle était venue chez des parents, car son père et sa mère étaient bien tous deux Norvégiens, mais tous deux d'origine danoise. Il fut tout surpris de trouver une j eune fille qui n'était ni piétiste ni bas-bleu, mais au

1 John Paulsen, dans le Festskrift pour le 70e anniversaire d’Ibsen, p. 36

- D. Reque, Trois auteurs dramatiques Scandinaves , p. 195.

•J Lettre citée d’après un brouillon dans l’article de B. M. Kinck, Edda , 1935, p. 502. La plupart des faits relatifs à Laura Kieler sont empruntés à cet article. Un compte rendu sommaire des Filles de Brand a été donné dans le présent ou vrage, tome VII, pp. 143-144.

4 Lettre du n Juin 1870, Breve , I, p. 207.

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