‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 95 sur 153 · LAURA L ALOUETTE · texte numérisé non relu

LAURA L ALOUETTE

contraire naturelle et gaie. Elle lui plut, il l'invita à venir le voir à Dresde, et peu après, comme elle était à Stockholm, où elle lut la « Lettre par ballon », chez Mme Limnell 1 , il lui écrivit pour lui conseiller de demander une bourse de voyage et lui envoya une recommandation. Elle ne demanda pas la bourse, mais vint passer l'année suivante deux mois d'été à Dresde, où elle fut reçue presque chaque jour chez les Ibsen, et se lia, il semble, assez intimement avec Susanna, qu'elle dépeint comme « une âme profondément religieuse, une personne vive, qui savait rompre une lance pour ses opinions, au contraire d'Ibsen, qui l'écoutait le plus souvent sans mot dire, mais aimait bien son ardeur. Elle était pour lui un grand et indispensable soutien. Mais sa position était difficile4 ». La gaieté de Laura Petersen amusait Ibsen, et il la baptisa « l’alouette ». Et il lui trouvait décidément du talent, car il insistait pour qu'elle se mît à écrire, à quoi il semble qu'elle était peu disposée. Elle avait écrit Les Filles de Brand à l'instigation de sa mère, et paraissait vouloir en rester là.

Cependant son père, qui était fonctionnaire à Steinkjer, au nord du fjord de Trondhjem, mourut en 1872 ; elle alla vivre au Danemark, où elle épousa en 1873 Victor Kieler, agrégé des lettres, et comme les ressources du ménage étaient médiocres, elle publia en 1875 un volume de Croquis , et l'année suivante un roman, Everil, où elle a introduit beaucoup de traits de son mari et d'elle-même. Les deux jeunes gens étaient très épris l’un de l’autre. Mais Victor Kieler, dont le père avait été ruiné par une caution donnée à un ami, avait une phobie de tout emprunt, et les nerfs malades. Bien que son allure habituelle fût normale et aimable, sa femme vivait avec lui sur le qui-vive. Elle a écrit cinquante ans plus tard : « Ses accès de fureur confinaient à la folie quand il s'agissait d'argent. » Comme le mé-

1 V. tome IX.

a Edda, 1935, p. 504.

nage était pauvre, il chercha du travail supplémentaire, se surmena, et tomba malade de la poitrine. Laura essaya de lui persuader de se faire aider par son père, qui avait récupéré une large aisance. Il déclara qu’il préférait mourir. Et sans en souffler mot ni à lui, ni même à sa propre mère, elle emprunta dans une banque norvégienne, grâce à la caution d’un ami, la somme nécessaire au séjour dans le Midi qui devait sauver son mari. Ce confident unique ne fut d'ailleurs pas exactement informé : elle lui dit que l’emprunt était pour un cousin dans la misère. Et après un séjour en Suisse et en Italie, le mari fut en effet sauvé, car il a survécu près de quarante ans à sa maladie. La somme empruntée fut probablement considérée par Kieler comme honoraires d'auteur.

Au retour, le couple s’arrêta quelques jours à Munich, et fut très bien reçu par les Ibsen. Laura était restée en correspondance avec Mme Ibsen et lui raconta en confidence l’histoire de l’emprunt, que Susanna, sans doute, a ensuite répétée à son mari. Mais si Kieler se portait bien, Laura était fort déprimée. Le voyage avait été fatigant pour elle, les correspondances à des journaux, sur lesquelles elle avait compté pour payer intérêts et acomptes, n’avaient pas fourni assez, l’avenir lui paraissait sombre. Ibsen se plaignait que « l’alouette » n’eût plus de gaies chansons. Il avait lu le volume de Croquis avec plaisir, mais le roman Everü, disait-il, était peu psychologique et pas mis au point. Lorsqu’elle partit, il lui dit : « Ne soyez pas si inquiète et abattue. Il n’y a pas de raison. »

Mais les difficultés s’aggravèrent. Elle recourut à un nouvel emprunt, qu’elle ne put rembourser le moment venu, étant alors malade à la suite de couches. Un cautionniste, qui avait déclaré qu’il pourrait au besoin payer lui-même, se trouva hors d’état de le faire. Menacé de poursuites, il implora Laura Kieler, qui envoya un manuscrit à Ibsen, en lui demandant, par une lettre adressée à Mme Ibsen, sa recommandation auprès de Hegel, chez qui elle espérait être mieux payée que chez son éditeur

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