IBSEN APPELÉ AU SECOURS
3'Si
précédent. Mme Ibsen lui répondit une lettre de très cordiale sympathie : « Vous pouvez penser si je vais plaider votre cause de toutes mes forces auprès d’Ibsen. »
Ibsen a évidemment compris que sa réponse était attendue avec impatience, et pourtant il attendit quelques jours, sans doute parce qu’il éprouvait le besoin de réfléchir. Il aurait certainement désiré donner la recommandation demandée, mais il trouva l'ouvrage trop médiocre, écrit trop vite. Il estima que Hegel ne le prendrait pas, même recommandé par lui, et que ce serait un mauvais service à rendre à Laura Kieler que de proposer l’ouvrage à Hegel. Il exprima son avis nettement, sans atténuation. Mais il disait aussi que son mari devrait aller vivre à Copenhague, où elle pourrait, mieux que dans la mesquinerie de la vie provinciale, cultiver son « don naturel ». Et le léger retard de sa réponse s’explique aussi par une autre raison. La lettre de Laura Kieler ne racontait certainement pas le détail des faits qui l’avaient amenée à demander l’aide d’Ibsen, mais elle pouvait les indiquer plus ou moins et la démarche elle-même était révélatrice. Il n’est guère douteux qu’ Ibsen s’est donné le temps de construire hypothétiquement l’histoire de Laura Kieler d’après ces indices. Et d’après ce qu’il a deviné, il donne des conseils :
Vous écrivez dans votre lettre que votre situation a rendu nécessaire cette production hâtive. Je ne comprends pas cela. Dans une famille où le mari est vivant, il ne peut jamais arriver que la femme épuise comme vous son sang intellectuel, je ne comprends pas non plus qu'on vous le laisse faire. Il doit y avoir dans votre lettre quelque chose dont vous ne parlez pas, et qui modifie l’histoire du tout au tout ; en lisant votre lettre plusieurs fois j’en ai eu l’impression. Si en cela je me trompe, si les faits sont réellement tels que vous les exposez, il faut que vous preniez votre parti et mettiez fin à tout cela. Il est difficile de croire que votre mari soit pleinement informé ; il faut donc tout lui dire ; il doit prendre à son compte les soucis et inquiétudes qui vous tourmentent et vous alarment. Vous vous êtes déjà sacrifiée plus qu’il ne convient.
Et il concluait :
J'enverrai volontiers les Croquis à Hegel; ce qu’il décidera, je ne saurais le dire, naturellement. Ne comptez sur rien. Mais remettez tout ce qui pèse sur vous entre les mains de votre mari. Car c’est à lui qu’il appartient de le porter. — Écrivez encore, si c’est nécessaire 1 .
Cette lettre est du 26 mars 1878. A cette date, Ibsen, insufisamment informé par les demi-confidences de son amie « l’alouette », en était donc au même point, où il placera Mme Linde vis-à-vis de Nora, et la conclusion de Mme Linde sera la sienne : il faut tout dire au mari. Je pense que l’idée du drame futur a commencé dès lors à germer dans son esprit. L’histoire n’était pas encore ébruitée. Si, à ce moment, il était imparfaitement renseigné, on peut observer que, du moins, il ne l’était pas faussement, par des racontars ; il ne pouvait se tromper que dans les hypothèses qu’il faisait lui-même pour combler les lacunes de ce que Laura Kieler avait confié à sa femme. D’ailleurs, la connaissance des faits l’intéressait vivement à la fois par curiosité, et à cause de sa vive sympathie pour Laura Kieler, mais elle n’importait pas pour la construction du drame.
Revenons à la malheureuse jeune femme. La recommandation d’Ibsen était le dernier espoir de se tirer d’affaire par ses propres moyens. Elle brûla son manuscrit. Elle était malade, et sa raison commençait à s’ébranler. Le cautionniste empêtré dans de mauvaises affaires lui écrivit une lettre désespérée : Laura devait le sauver parce qu’il avait de petits enfants. « Alors, dit-elle dans un exposé qu’elle a écrit plus tard, dans mon angoisse, et tout enfiévrée, je fis pour le sauver une tentative folle avec une traite écrite de ma propre main. En écrivant, je me rappelle que je priais Dieu en pleurant, demandant que cela pût le sauver, et qu’il ne fût pas perdu à cause de moi. »
1 Edda, I935>.PP. 507-508.