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LA TRAITE FAUSSE

La traite ne fut pas admise, elle ne toucha pas d'argent, et elle la déchira. Mais le fait fut connu parce qu'elle commit l'incroyable sottise d’en envoyer les morceaux à un riche cousin de son mari, qui n'avait pas voulu l’aider. Ensuite la folie fait des progrès, le mari est mis au courant, il est d’abord plein de compassion, mais bientôt s’exaspère contre elle, devient même brutal, et elle est mise dans un asile d'aliénés. Elle n’y resta qu’un mois. Le divorce fut prononcé, les enfants lui furent retirés. Ces faits, naturellement, furent connus en Danemark, et donnèrent lieu à beaucoup de commérages. Kieler écrivit à Ibsen et lui annonça « soudain » que Laura était dans une clinique pour maladies nerveuses 1 , mais ne lui donna sans doute pas d’explications, et les bruits qui couraient ont dû atteindre Ibsen, à Munich *, et il savait fort bien que c’étaient de purs cancans. Il y a pris les suggestions qu’il a jugées utiles pour son drame, en les déformant encore, surtout lorsqu’il attribue toute la nervosité et l’angoisse de Nora aux conséquences du faux qui lui a permis de sauver son mari.

Voilà tout ce qui, dans l’histoire de Laura Kieler, a servi à Ibsen pour construire son nouveau drame. Dans le scénario, le surmenage et la maladie du mari, l’emprunt fait à son insu, le voyage en Italie, le travail que s’impose Nora pour payer intérêts et acomptes, sont des faits exacts. Mais le mode de l’emprunt est faux, bien qu’il ait été suggéré par un acte de Laura Kieler, et tout le rôle du prêteur est une invention d’Ibsen. Et le dénouement est également inventé : Laura n’a pas abandonné mari et enfants ; au contraire, ses enfants lui ont été enlevés, et c’est Victor Kieler qui a voulu le divorce. Mais leur histoire n’a pas fourni seulement la fable. Ibsen leur a emprunté à tous

1 John Paulsen, Samliv tned Ibsen, 1913, p. 143.

- La déformation des faits était grande. J. P. Jakobsen, par exemple, écrivit dans une lettre : « Je suppose Maison de poupée fondé sur l’histoire de Mme X...„ qui a imité la signature de son mari sur une traite pour payer sa modiste ce pour quoi le mari a divorcé (Brève fra J. P. Jakobsen, p. 98).

deux beaucoup de traits de caractère, — non seulement à « l'alouette » qu'il connaissait le mieux, mais aussi à Victor Kieler, homme de devoir, très strict en matière d'argent, aux manières polies, tenant à se faire un intérieur élégant et bien tenu, mais cachant, sous son allure aimable et calme, une nature nerveuse, capable d'emportements et même de brutalité. Les deux époux s'aimaient profondément, et la séparation fut un déchirement pour tous les deux. Après un mois passé dans l'asile, Laura se remit au travail, pour payer ses dettes. Deux ans après, sur la demande de Victor Kieler, elle réintégra le domicile conjugal, et l’harmonie régna dans le ménage entouré d'enfants. Et elle réussit assez bien comme auteur. On la retrouvera dans la suite de la vie d'Ibsen.

Comment a-t-il conçu sa pièce entre le 26 mars et le moment où il a su par ouï dire l'histoire du faux? Rien ne permet de l’imaginer. Dans le premier manuscrit connu, le 10 octobre (p. 475), le faux est mentionné, il a fourni l'argent du voyage dans le Midi. Ce manuscrit se compose de deux cahiers, dont le premier comprend les notes, la liste des personnages, et la suite des scènes du premier acte ; le second comprend la suite des scènes des deux derniers actes. Ces différentes parties n'ont pas été rédigées en même temps. On s'en rend compte en lisant le manuscrit IV (p. 579), qui est un premier brouillon de la pièce entière *, manifestement écrit en se fondant sur les« suites de scènes » du premier, bien que l’ordre n'y soit pas toujours respecté. Dans la « suite des scènes » du second acte, l'orthographe Linde montre que ce plan a été rédigé après le brouillon du premier acte, où ce nom est écrit Lind pendant près de la moitié de l’acte. Et le plan du troisième acte est postérieur au brouillon du second, car le mari de Nora y est appelé Helmer, 110m qui ne remplace le nom primitif de Stenborg qu’à la fin du second acte. Ainsi les différentes parties des manuscrits I

1 Efterladie Skrifter , III, pp. 457-458.

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