‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 10 sur 103 · IDÉES, POÉSIE, ACTION · texte numérisé non relu

IDÉES, POÉSIE, ACTION

l’assemblée d’Eidsvold, homme ardent, patriote passionné, mais d’esprit très cosmopolite, pour qui le français était comme une seconde langue maternelle, et nourri surtout de littérature française du dix-huitième siècle. Henrik Wergeland, à son tour, apprit bien le français, et put connaître directement les auteurs qui ont le plus contribué à la formation de son esprit. De plus, son père étant précisément pasteur d’Eidsvold, cette ville sainte de la liberté norvégienne, tout contribuait — amour filial, amour du clocher et fidélité aux souvenirs, patriotisme — à exalter les sentiments du poète, et sa reconnaissance pour les idées paternelles qui avaient donné à la Norvège la constitution alors la plus libérale de l’Europe.

Mais Wergeland n’est pas un homme du dix-huitième siècle, ni de 1814. Il est bien de 1830. Les idées d’autrefois se sont fondues, conciliées de façons diverses et contradictoires. La forme de conciliation que l’on observe chez lui est celle de ce que l’on peut appeler l’extrême gauche d’alors. Sa confiance dans la raison et sa foi au peuple, combinées, le conduisent à croire à la capitale importance de l’instruction populaire et à la possibilité d’une haute culture universelle. Pour lui, tout est là. Que le peuple soit instruit, et les transformations politiques et sociales s’accompliront aisément. Répandre l’instruction est donc l’œuvre essentielle. Il croit au rôle conducteur des esprits supérieurs, mais à condition qu’ils aiment le peuple, qu’ils se consacrent à lui, en un mot, qu’ils s’en fassent les instituteurs. Selon la plus pure tradition révolutionnaire, il est à la fois très cosmopolite et très patriote, et ces deux sentiments se renforcent l’un l’autre, ou même, pour lui, n’en font qu’un, pusique son idéal républicain s’applique à toutes les patries et entre elles établit l’harmonie. Il croit à l’ennoblissement progressif de l’homme. En religion, bien que fils de pasteur et lui-même

licencié de théologie, il est assez hétérodoxe, écarte ou évite le surnaturel, considère le Christ comme un annonciateur des temps futurs et de ses propres conceptions, et adapte ainsi la religion traditionnelle à sa croyance dans la perfectibilité humaine et le règne futur de l’amour universel.

Cet esprit religieux et cet idéal de fraternité humaine sont singulièrement analogues aux sentiments qui ont inspiré la doctrine saint-simonienne. Il semble pourtant n’avoir connu le saint-simonisme que peu après la publication de son ouvrage, mais alors, partant, en 1831, pour le “ pays de la révolution ” — celle de 178g et celle de 1830, — il se proposa d’étudier la doctrine nouvelle pour venir la répandre ensuite dans son pays. “ La France, a-t-il écrit sur son lit de mort, ce pays que j’ai aimé presque autant que le mien 1

Les influences purement littéraires qui paraissent avoir été pour lui les plus décisives sont celles d’auteurs anglais. On sait positivement que la lecture d’Ossian, et surtout celle de Shakespeare, l’ont profondément ému et ont produit un changement presque soudain dans sa manière. Shakespeare a libéré son imagination. Et il paraît probable que l’idée même de u La Création, l’Homme et le Messie ” lui a été fournie par le poème de Byron “ Ciel et Terre ”, où des esprits s’unissent aux filles des hommes, et où Japhet prédit qu’un jour u La volonté éternelle... abolira l’enfer... et les démons eux-mêmes seront justes ! ”

C’est le titre même de l’oeuvre de Byron, w Ciel et Terre ”, que Wergeland avait d’abord destiné à son poème, dont la forme rappelle celle des drames philosophiques du lyrique anglais. D’ailleurs, malgré l’amertume et la mélancolie de celui-ci, qui

Digter'v<erkeri VI, p. 372.

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