‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 9 sur 103 · UN GRAND POÈTE NATIONAL : HENRIK WERGELAND · texte numérisé non relu

UN GRAND POÈTE NATIONAL : HENRIK WERGELAND

Caractère de Wergeland. — La Création , P Homme et le Messie. — Les idées de Wergeland et l'influence française. — Son tempérament poétique. — Son action politique. — La fin de sa vie.

Revenons à cette bourgeoisie norvégienne, qui aimait se livrer au jeu des petits vers, mais où il était admis que toute littérature plus haute devait venir du dehors. Il y apparut soudain un vrai poète, d’un tempérament fougueux, plein d’images, et qui ne suivait les règles d’aucune école, — moins encore de l’école danoise que de toute autre. On peut penser si cela fit scandale. Dans un grand pays, on aurait pu ne pas s’en apercevoir, ou à peine. Mais le moyen, quand la capitale n’avait que 20.000 habitants ?

Henrik Wergeland \ d’ailleurs, n’était pas un petit personnage. Son père, pasteur, écrivain connu, avait été l’un des membres les plus notoires de la célébré assemblée d’Eidsvold,

1 La littérature relative à Wergeland est considérable. On s’est principalement servi ici de : Hartvig Lassen, Henrik Wergeland og hans Samtid ; Olaf Skavlan, Henrik Wergeland ; et Halvdan Koht, Heyirik Wergeland. Les passages de Wergeland cités le sont presque toujours d’après l’édition intitulée : Digteru^rker og Prosaiske Skrifter .

HENRIK WERGELAND

où, le 17 mai 1814, l’œuvre de la constitution avait été achevée. Lui-même, né en 1808, devint étudiant en 1825, ce qui, en ce temps-là, était un titre fort considéré, et passa bientôt la licence en théologie. Il appartenait donc à l’aristocratie des fonctionnaires par sa famille, et lui-même fut plus tard attaché à la bibliothèque, puis directeur des archives.

Mais la bourgeoisie norvégienne avait peine à reconnaître en lui l’un des siens. Elevé très librement au presbytère d’Eidsvold — presque la campagne — grand, robuste, il avait le goût des sports et de l’action, montait à cheval, faisait du ski, et, lorsqu’il ne vivait pas en plein air, il rapportait au moins dans* sa chambre des fleurs des champs, et y retrouvait ses chiens, ses oiseaux, et jusqu’à des serpents vivants. Il n’a jamais pu s’acclimater à la ville ni à la vie de société. C’est un poète du printemps et surtout des fleurs, qui ne leur a jamais demandé des impressions et des motifs poétiques, mais témoigne à la nature la familiarité aisée d’un panthéiste inconscient. Sur le point de mourir, très jeune, c’est avec une grande simplicité de sentiment qu’il invoque en un poème adressé au printemps, l’anémone, l’hirondelle, un vieil arbre ami 1 :

Témoigne, vieil arbre que j’ai vénéré comme un dieu, — dont chaque printemps j’ai compté les bourgeons avec plus de ferveur que des perles !

Témoigne, toi que j’ai si souvent embrassé avec le respect d’un arrière-descendant pour son grand aïeul...

Oui, vieux, témoigne pour moi ! Tu seras cru. — Tu es vénérable comme un patriarche, — Prie pour moi, je verserai du vin sur tes racines, — et guérirai tes cicatrices de mes baisers...

O printemps, le vieux crie pour moi, bien que sa voix s’éraille. — Il tend ses bras vers le ciel, et les anémones, — tes enfants aux yeux

1 H. Wergeland, Digter*vœrker og pros. Skr ., I, p, 476.

lxxiv LA NORVÈGE VERS 1850

bleus, sont à genoux, priant pour que tu me sauves, moi qui t’aime si tendrement.

Il se plaisait avec les gens simples, il savait parler aux enfants, les attirait, leur prêtait des livres et les interrogeait sur leur lecture quand ils les rapportaient. Il devint très populaire parmi les gamins, qui criaient hourra dès qu’ils l’apercevaient, et lui faisaient cortège. Familier, s’il rencontrait un paysan dans la rue, il causait, et souvent le ramenait chez lui. Tout cela était bien fait pour le rendre populaire parmi la foule, mais donnait en même temps aux bourgeois norvégiens l’impression que cet homme n’était pas un des leurs. Ses adversaires se plaisaient à l’appeler u le roi des voyous

C’était un grand gaillard robuste et intrépide, plein de douceur et de bonté, mais aussi de fougue. Il ne savait guère se maîtriser, et la grossièreté de l’époque lui permettait d’obéir à ses impulsions, parfois brutales. Or, en ce temps-là, les étudiants norvégiens menaient une vie assez orageuse, et, selon le style de l’époque, “ ne méprisaient pas les dons de Bacchus ” ; chaque année, une cinquantaine d’entre eux, soit un sixième, avait affaire avec la police, pourtant bienveillante, pour ivresse publique ou tapage nocturne, et il paraît que les étudiants en théologie n’étaient pas les plus modérés1. Wergeland prit part à tout le tumulte de la vie d’étudiant avec ardeur, et acquit très vite une fâcheuse notoriété, d’autant plus qu’il ne se cachait guère. Lui-même a raconté qu’il était l’âme d’un petit groupe choisi qui avait pour spécialité de mener des chahuts nocturnes contre de notables philistins [spidsborgere). A une jeune fille dont il recherchait la main, il promit un jour d’être sage, et il est comique de lire la lettre où il l’informe, tout

1 V. Halvdan Koht, op. cit p. 23 sqq.

HENRIK WERGELAND

honteux, qu’il s’est grisé en sortant de chez elle \ Il prolongea cette vie désordonnée bien au-delà des années d’études universitaires, et il lui est arrivé, un matin, de prononcer un discours politique dans une circonstance solennelle après avoir passé une grande partie de la nuit d’une manière bien propre à lui délier la langue. A trente ans, il fut arrêté pour coups donnés, évidemment en état d’ivresse, à la suite d’une querelle nocturne.

Ce bohème était en même temps un grand travailleur. Gaillard vigoureux, ses équipées, récréations plus ou moins fréquentes, ne l’empêchaient pas de se mettre de bonne heure au travail, le jour suivant. Car, en homme de la campagne, il se levait dès l’aube. Ses journées laborieuses étaient presque entièrement consacrées à la fois au travail de production et au travail d’acquisition de connaissances, toujours menés de front, et poursuivis toute sa vie. Dès l’âge de 1 1 ans, lorsqu’il vint à Kristiania pour entrer au lycée, il apportait de gros cahiers soigneusement écrits : poèmes, pièces, et un roman sur les Portugais dans l’Inde. Il a fait des études de médecine, publié un mémoire sur la botanique ; la philosophie et surtout l’histoire l’ont occupé constamment.

A 2 1 ans, il a publié son septième ouvrage, un poème dialogué d’environ 15.000 vers, intitulé: La Création , l'Homme et le Messie . Cette épopée lyrique et dramatique, qu’il a remaniée plus tard, reste, à beaucoup d’égards, son œuvre principale. C’est la somme de ses conceptions philosophiques. Evidemment un philosophe ne pourrait formuler sa doctrine à 21 ans. Il ne songerait pas, d’ailleurs, à l’exprimer en vers. Le poème de Wergeland affirme surtout un tempérament de poète.

1 Brrve fra Henrtk Wergeland , p. 53.

lxxvi LA NORVÈGE VERS 1850

Comprendre l’univers est pour lui un désir sans espoir dont il est obsédé 1 :

Terreur, o terreur 1 je suis écrasé

par les visions célestes et la grandeur du monde,

par le tourbillon bigarré de la vie.

Le Tout mugit autour de moi de bruits sans nombre, me confond par la profusion des images, et moi qui devrais siéger en son zénith comme un œil solitaire impassible, je ne suis qu’un flocon qui tournoie parmi des flocons.

L’occasion du poème est une histoire d’amour déçu. A Stella — nom qu’il donnait successivement, en sa jeunesse, à toutes les femmes dont il était amoureux, il écrit 2 :

Vois : poète, ma douleur devient joie, chant sous le bouleau, chant, chant ici entre le ciel et la terre, ici où un couple d’aigles, qui ont caché leur nid tout près, m’éventent de leur vol, chant, chant sur le ciel et la terre, sur l’essence des âmes.

Car vois, ainsi que le faucon qui monte aux plus solitaires hauteurs justement quand il a manqué le ramier, et vole alors paisiblement comme si de rien n’était, je cherche mon refuge contre la rigueur de la femme au paisible donjon de la solitude.

Là, sur sa montagne, “ où tous les chagrins se changent aussitôt en visions célestes ”, il entend les esprits :

...l’un m’a chuchoté : “ Un jour, au temps de la création, un couple de séraphins dans les cœurs sommeillants d’Adam et d’Eve Ont élu domicile ; vous descendez tous deux de ce couple.

Naturellement, l’esprit qui habite le cœur d’Adam ressemble au poète, qui reconnaît Stella en celui qui anime le cœur d’Eve.

1 Digter'vœrker, III, p. 6.

2 Ibid., III, p. 3-

HENRIK WERGELAND

Et cette idée initiale, qui semble être venue à Wergeland de de très bonne heure, devient une pensée d’amour plus générale. Abiriel, l’esprit mâle, s’incarne en Adam par curiosité, pour suivre l’histoire du monde nouvellement créé ; Ohebiel, l’ange féminin, s’incarne en Eve à regret, afin qu’Abiriel n’ait pas pour compagne un être inférieur. Ainsi se trouve présagé le haut avenir de l’humanité, dont l’histoire s’ouvre, déjà, par un acte d’amour et presque de rédemption.

Après la Création, la seconde partie nous trace l’histoire de l’humanité, le meurtre d’Abel causé par la jalousie de Caïn, qui reproche à son frère le cultivateur d’avoir “ dérobé la liberté de la terre ”, puis l’origine des dominations monarchique et sacerdotale, les castes. Ces tableaux deviennent de plus en plus sombres, jusqu’à la série nombreuse “ Violence et imposture ”, où se multiplient les scènes montrant la puissance des clergés de religions diverses. Puis vient la série “ Prophètes et philosophes ” qui conduit à la troisième partie, u Le Messie ”.

Le Messie amené par cette transition ne peut pas être bien orthodoxe. C’est un homme qui se dévoue. La résurrection est la seule scène où Wergeland admet le surnaturnel. Il prêche une trinité : “ Vérité, liberté, amour Dans son monologue de la tentation dans le désert, Jésus dit les paroles qu’il croit entendre comme de la bouche des hommes futurs, et il est curieux de voir comment, dans ce passage, ainsi qu’en d’autres analogues, le poète a dépouillé son habituelle richesse d’images 1 :

Maintenant nous connaissons nos cœurs ; nous savons que ce qu’ils veulent, c’est la vérité et la liberté, et que l’amour est leur intime désir.

D’abord la vérité nous libère ; car par elle

* DigPver<vœrker , III, p. 290.

nous savons cela. La vérité est une ;

et elle est la science de notre propre essence.

Tout est en elle ; ce n’est que dans la connaissance de soi

qu’apparaissent Dieu et l’immortalité.

Cette trinité selon Wergeland revient constamment dans la troisième partie de son poème. Dès ses premiers discours Jésus précise le double rôle de la liberté : la vérité nous apprend que u la liberté de l’esprit en est le degré et la grandeur ”, et “ la liberté est le pouvoir (comme bras de la vérité) de défendre la vérité de l’esprit ” 1.

En d’autres termes, l’homme doit devenir meilleur. La vérité lui apprendra que l’amour universel est le but. La liberté est le moyen.

On voit que la pensée de Wergeland se rattache au mouvement d’idées de la révolution française et de tout le dix-huitième siècle — à la fois à Voltaire et à Rousseau. A Voltaire, par sa confiance dans la science et la raison, dans la force propre de l’intelligence et des idées, dans l’action des esprits supérieurs, et par sa tendance, tout en étant déiste et croyant à l’immortalité de l’âme, à exclure le surnaturel. A Rousseau, par son amour de la nature et particulièrement des fleurs ; par sa foi dans la masse populaire et la force de l’instinct, par son déisme et sa religiosité, sa conception de l’amour universel et de la fraternité humaine.

Et ces idées ne sont pas seulement chez lui l’effet d’une influence exercée par une ambiance vague, parce qu’elles avaient trouvé, en Norvège, un terrain favorable à leur expansion. Elles lui venaient de son père, pasteur rationaliste, membre de

1 Digtver'vœrkery III, p. 323.

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