‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 11 sur 103 · IDÉES, POÉSIE, ACTION · texte numérisé non relu

IDÉES, POÉSIE, ACTION

contrastent singulièrement avec l’optimisme et l’intrépidité de Wergeland, on peut trouver plus d’un trait de ressemblance dans leurs oeuvres, dans leurs idées et même dans leurs caractères. Wergeland est un peu comme un Byron heureux, et qui n’aurait pas boité L Et si l’on veut, en France, désigner un poète auquel Wergeland fait penser, je n’en vois pas dont il soit plus près, par la forme de présentation des images, par l’abondance, et quelquefois par la composition, que Victor Hugo, dont il a traduit un poème. Comme chez Victor Hugo la plus grande partie de son œuvre est étonnement peu subjective.

Mais, surtout, Wergeland est bien lui-même. C’est un tempérament de poète. Moins que personne, il n’est allé à l’école. Grand travailleur, il a lu beaucoup, il a eu des admirations enthousiastes, il a pu accepter des suggestions, mais presque jamais, passée la vingtième année, il n’a imité. Cette extrême indépendance, jointe à son excessive confiance en lui-même, sont ses principaux défauts. Il est, trop souvent, un improvisateur. Il n’a pas assez réfléchi à son art, pour en chercher les règles soit chez les autres, soit par lui-même. Il va devant lui, sans se corriger. Les images s’accumulent, s’appellent, se croisent. Il n’en refuse aucune. Les parenthèses s’ouvrent. Il manque de critique, de goût parfois. Par moments il est obscur, et un historien de littérature, norvégien, dit qu’il faut, dans ses œuvres de jeunesse, chercher le sujet et le verbe comme font les écoliers dans un texte latin. Ecrivant une langue qui n’est pas fixée, et se modifie très rapidement, il n’adopte aucune méthode, et emploie côte à côte les mots les plus spécifiquement danois et des formes dialectales jusqu’à lui inconnues dans la littérature.

1 Pourtant son ami Latham, anglais, n’approuve pas le rapprochement. (R. G. Latham : Nornjjay and the Nornjuegians , I, 134).

Et malgré tout, même parmi les œuvres de sa jeunesse, où ces défauts sont le plus marqués, on trouve de fort beaux poèmes, et très purs de forme. Il fait des vers, parce que c’est là son moyen naturel d’expression. Il n’appartient à aucune école, et n’établit à son propre usage aucun principe. Il est poète, voilà tout. Il l’est parce qu’il est enthousiaste. Il l’est parce qu’il aime les fleurs et la nature, qui lui suggèrent des pensées. Il l’est parce qu’il pense, et que ses idées sont des visions. Il l’est encore parce que, malgré son obscurité fréquente, il est un maître écrivain, et un grand inventeur de rythmes.

Il est tout instinct, dans sa vie aussi bien que dans ses vers. C’est un tempérament. Rarement il y eut poète plus spontané. Dans tout ce qu’il écrit, en prose ou en vers, il est toujours lui-même tout entier. Il ne peut écrire d’articles anonymes: il y est tout de suite reconnu. Or, il est poète, et il est homme d’action, et sa volonté d’exercer une action est la conséquence d’idées qu’il veut répandre. Il confond tout cela — idées, action, poésie — car tout cela, c’est lui-même, et cet homme est un bloc. Sa vie, son œuvre et sa pensée sont indivisibles. Un poème devient un acte. Telle lettre qu’il adresse à une société pour lui proposer un programme d’action, est, bien qu’en prose, un véritable poème. C’est donc en vers qu’il formule ses idées, comme dans “ La Création, l’Homme et le Messie ”, et c’est en vers qu’il exprime son sentiment sur ce qui se passe dans le monde, lorsque les événements sont de nature à exciter son enthousiasme ou son indignation. C’est ainsi qu’en 1831, par exemple, il chante a l’Europe délivrée Le passage suivant peut servir à montrer que les poèmes politiques de Wergeland ne sont pas sans véritable poésie 1 :

1 Digtvervœrker, I, p. 8 8.

IDEES, POÉSIE, ACTION Holà, que vois-je ?

Chaque nuit enfante un plus rouge matin, chaque soir regarde avec des yeux sanglants vers l’aube qui, telle la bulle sur l’abîme qui bout, jette de plus hautes voûtes sur les nations soulevées.

Chaque heure bat comme le pouls fiévreux du temps.

— Ah, vous pouvez vous arrêter, pacifiques coucous !

Le fracas des trônes nous dit la marche des heures.

Seuls les tocsins sont là, pour sonner au travail.

Quelle tâche le Seignéur a-t-il désignée aux peuples ?

Est-ce les obsèques des temps abolis que l’on célèbre ? Ou le baptême des temps nouveaux ? Car les tocsins volent l Ecoutez le bruit d’ailes des anges I On vogue par les airs î

Les chanteurs des tours, de Brest à Casan, s’entendent

l’un l’autre par des craquements nouveaux. O rire !

l’écusson cliquetant d’un Metternich contre un tel télégraphe ?

Voyez la fumée des châteaux incendiés messagère des peuples !

Partout en Europe des feux s’élèvent et se regardent par dessus les montagnes. Ah,

ces yeux dans le nuage rougissent-ils de pleurs ou de vengeance ?

Ils s’allument afin que le ciel contemple sa victoire.

Wergeland ne s’est pas contenté de la simple pratique de cette absolue confusion entre sa vie publique et sa poésie. Renonçant sur ce seul point à son ordinaire mépris pour les théories esthétiques (pour lui, l’affaire du poète est de faire des vers, comme son produit naturel ; au critique ensuite, s’il veut, de les étudier), Wergeland a formulé comme la bonne règle ce qui était simplement son cas personnel. Peu après la publication de son grand poème, il écrivit : “ Le haut but de ma vie était de présenter une harmonie aussi parfaite que possible entre l’action

lxxxiv LA NORVÈGE VERS 1850

et les idées poétiques. Je veux réaliser mes idées autant que j’en serai capable. Surtout dans mon grand poème, La Création , F Homme et le Messie, consacré à la Liberté, la Vérité et l’Amour (les vraies muses chrétiennes), elles se trouvent exposées de telle sorte qu’il présente ma pensée intime dans sa totalité — les efforts continus de ma vie consisteront donc à faire de ma vie un commentaire du poème aussi fidèle et prosaïque que possible 1 ’\ Ainsi, à côté de la poésie qui exprime les idées et chante les espérances ou les succès, il y a l’action. Et Wergeland s’est lancé dans l’action avec toute la fougue que ses vers peuvent faire supposer.

A 23 ans, il était directeur de journal. Le 17 mai 1833, jour de la fête nationale, il prononçait un discours resté célèbre dans l’histoire politique du pays. Il fut le héros de cette fête non officielle, anniversaire de l’élection du roi national, par laquelle avait été confirmée l’œuvre constitutionnelle — fête instituée malgré la résistance des gouvernements et principalement de Bernadotte. Et il s’est surtout constamment occupé de l’instruction populaire, excitant l’activité de toutes les institutions utiles, publiant lui-même des périodiques spéciaux et fondant des bibliothèques circulantes dans les campagnes, recherchant les génies inconnus dont une condition misérable arrêtait l’essor. Il a été parmi les promoteurs du parti des paysans. Il fut rapidement célèbre parmi eux, et à l’âge de 24 ans, au cours d’un voyage à pied, il recueillait déjà les preuves de leur entière confiance. Il profitait de cette notoriété pour rendre son action plus efficace. Ce n’était pas une œuvre révolutionnaire que celle de Wergeland, qui d’ailleurs ne rêvait pas de transformations politiques ou sociales soudaines, ni de soulèvements. C’était une

' Cité d’après H. Lassen, op. cit p. 32.

CONTRE WERGELAND

œuvre de préparation et de mûrissement de l’esprit public, par où il affirmait sa foi démocratique.

Parmi les livres dont il répandait ou recommandait la lecture ne se trouvaient guère d’ouvrages des écrivains danois, ses contemporains. Il les goûtait peu. Les auteurs danois, depuis le commencement du siècle, étaient, malgré les vaudevilles de J. L. Heiberg, sous l’influence tout à fait dominante de l’Allemagne, Or, on a vu que Wergeland, à la fois par l’orientation de ses idées et par sa forme littéraire, se rattache plutôt aux penseurs et aux poètes d’Angleterre et de France. Non qu’il ait ignoré les influences allemande et danoise. Un beau poème de lui 1 est ce qui reste d’un projet de tirer un chant épique d’une vieille saga, selon l’exemple d’Oehlenschlâger, et le philosophe allemand Steffens, d’origine norvégienne, qui avait initié autrefois Oehlenschlàger au romantisme, a été parmi les deux u défenseurs de la vérité 99 auxquels il a dédié son grand poème. Mais il n’était pas possible qu’un représentant des idées démocratiques les plus avancées dans un pays à constitution libérale pût trouver grande pâture à son gré dans la littérature de l’Allemagne du temps de la Triple-Alliance, où les écrivains de gauche ne pouvaient être des démocrates, et se trouvaient réduits à des généralités, ou, comme Heine, à l’amertume. Encore moins pouvait-il se plaire avec les Danois, dont la plupart, notamment ceux de l’école de Heiberg, se gardaient, par principe, d’exprimeraucune idée, sinon vague et abstraite, et pour qui les sujets empruntés à l’antiquité nationale étaient surtout un refuge contre les réalités présentes. Cette littérature lui paraissait sans vigueur, sans intérêt. Elle ne prétendait être qu’un plaisir à

1 Digterværker , I, p. 140 : “ Un vieux manoir norvégien. ”

l’usage des gens cultivés ; il traduisait : une “ littérature de canapé. ” Dénuée de véritable originalité, il était naturel, selon lui, qu’elle plût à des gens sans originalité. Ce qu’il voulait, c’était “ des poètes qui ne s’en vont pas habiter le ciel pour cracher sur la terre, et dont les absurdes fantaisies ne fouillent pas la poussière d’un passé barbare pour en saupoudrer le temps présent sous prétexte de rendre celui-ci respectable ; mais qui comprennent leur époque, prennent part à ses revendications, les font connaître, l’excitent à l’action, provoquent son essor, et qui, enfin, idéalisent, non pour idéaliser, mais afin de réaliser ou d’espérer des réalisations. 1 ”

On comprend combien Wergeland devait choquer la haute société de son temps, “la noblesse ”, comme il l’appelle, c’est-àdire le monde des fonctionnaires, dont alors un grand nombre étaient encore d’anciens étudiants de Copenhague (les débuts de l’université de Kristiania, fondée en 1811, avaient été très modestes). Par le fait seul que la poésie n’était pas pour lui l’aimable passe-temps de société auquel on était habitué en Norvège, il déroutait. Si, du moins, il avait élevé la poésie jusqu’aux modèles danois, on aurait pu se vanter d’avoir un poète “ national Mais il eût fallu, sans doute, que l’on pût reconnaître en lui un disciple fidèle des maîtres consacrés.

Son hétérodoxie religieuse choquait moins, parce que les pasteurs étaient généralement rationalistes. Mais la distance était grande, du froid rationalisme des pasteurs d’alors, qui ne se manifestait pratiquement que par leur indifférence de fonctionnaires religieux pour leurs administrés, à la confiance enthousiaste de Wergeland dans la raison, et dans l’idéal de fraternité universelle qu’elle lui faisait entrevoir.

1 H. Wergeland, Dtgt. og pr. skr V, p. 186.

CONTRE WERGELAND

On ne pouvait blâmer ce qu’il faisait pour l’éducation populaire, mais on se gardait de le compter à son actif ; malgré les formules usuelles en faveur d’une action de ce genre, on lui en tenait peu de compte. Et l’on trouvait, à côté de cela, ample matière à critique et à moquerie dans la propagande à laquelle se livrait Wergeland auprès des paysans : on raillait la familiarité qu’il leur témoignait, et l’on tournait en ridicule son patriotisme étroit, ce qu’on appelait son “ patriotisme de bure ”, parce qu’il recommandait la vie simple et l’usage des produits nationaux. Il était ainsi accusé, en matière économique comme en matière littéraire, de vouloir séparer la Norvège du reste du monde.

Tout cela, cependant, n’aurait sans doute pas suffi à justifier dans l’opinion de la caste bureaucratique, imbue — au moins théoriquement — de principes démocratiques, la violence des attaques dont la personne et l’œuvre de Wergeland furent l’objet. Sa vie privée suscita contre lui une plus vigoureuse indignation, et la société cultivée ratifia la condamnation prononcée contre l’œuvre de Wergeland par son critique Welhaven. Pour comprendre l’allure et la portée de cette longue polémique, il faut d’abord connaître la personnalité de l’adversaire, et les forces qui étaient derrière lui : ce sera le sujet du chapitre suivant. On peut toutefois noter dès maintenant l’étrange résultat de la querelle, en ce qui concerne Wergeland. Célèbre et occupant l’opinion plus qu’aucun de ses contemporains, il était, en même temps, comme écrivain, presque inconnu. On ne le lisait pas. Dans un grand pays, l’inattention voulue aurait entraîné l’obscurité de la personne. En Norvège, la grande notoriété personnelle n’entrai na pas l’expansion de l’œuvre.

Le public lisant se serait bien gardé d’ouvrir ses livres. Le professeur Treschow, l’une des personnes à qui, il avait dédié

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