LXXXVIII
La Création , V Homme et le Messie, n’avait pas coupé son exemplaire1. Wergeland était à ce point exclu d’une certaine société, qu’il y devint un moment de bon ton ne pas le nommer, sinon en ajoutant une formule qui équivaut à peu près au “sauf votre respect” des paysans de certaines provinces de France2. Dans la masse de la population, il était très populaire, mais ce n’est sans doute pas là qu’il pouvait trouver un grand nombre de lecteurs, du moins pour ses poèmes.
La tempête s’apaisa enfin.
Vers 1840 commence, pour la vie norvégienne, une période calme, qui dura longtemps. Elle ne devait être interrompue, au lendemain de la révolution de 1848, qu’un instant, et uniquement dans le domaine politique et social. L’activité de Wergeland ne fut plus aussi absorbée par la politique. Il eut le temps de mettre à profit les critiques de Welhaven. Sans doute, le mûrissement de l’âge aurait suffi pour l’amener à faire sa propre critique. Il se montra sévère. “ Quel malheur, écrit-il à un ami, d’être poète et de ne pouvoir pas l’être 3 ! ” Il s’efforça de refréner son tempérament, sa forme s’épura. Il révisa son grand poème de jeunesse, qui devint FHomme , et en supprima les parties les plus violentes et du goût le plus douteux
— u travail tel que chez Augias 4 ”, avoue-t-il. Il restait le
héros du 17 mai, s’occupait toujours avec passion d’éducation populaire, mais en même temps, il s’éloignait de l’action
politique, renonçait au journalisme, et publiait des études
historiques. Ses poèmes les plus importants, V Hirondelle, le
1 G. Grau ; N orges Dœmring , p. 3 04.
2 H. Lassen, loc. cit p. 227.
3 Brève fra Wergeland , p. 1 33-1 34.
4 Ibid , p. 162.
LA FIN DE WERGELAND
Bouquet de Fleurs de J an van Huysum , le Pilote Anglais , sont inspirés du même esprit qu’autrefois, mais le caractère d’œuvres à thèse en a disparu. Il publia toutefois Le Juif et La Juivey deux suites de fort beaux poèmes destinés à émouvoir l’opinion en faveur de l’admission des Juifs dans le royaume. Dans toutes ces œuvres poétiques, on trouve encore la richesse d’imagination qui est sa marque propre, mais non l’exubérance parfois chaotique. Ses poèmes de cette époque sont, je crois, à peu près les seules œuvres de Wergeland que lisent encore les Norvégiens d’aujourd’hui : elles sont d’une lecture plus facile et d’une beauté plus unie.
Wergeland avait en vain demandé un poste de pasteur et n’avait pas de position stable. Le roi Cari Johan (Bernadotte) lui accorda une pension, qu’il accepta comme une aide pour la publication d’une revue populaire. Il rédigea, en effet, jusqu’à sa mort, cette revue qu’il intitula : Pour la classe ouvrière. Il peut paraître singulier que le républicain Wergeland ait accepté une pension du roi. Mais il avait toujours été en coquetterie avec Bernadotte, et croyait que l’acceptation de la constitution norvégienne, en 1814, était due à son libéralisme. Les efforts répétés de Bernadotte de 1814 à 1830, pour détruire la constitution, étaient en partie ignorés, en partie attribués à l’initiative de ses conseillers. Wergeland l’appelait volontiers “ le roi républicain Il n’y eut donc, à propos de cette pension, aucun changement dans les idées, ni dans l’attitude politique de Wergeland. Le fait permet seulement de se rendre compte combien peu, en ce temps-là, les hommes les plus ardents concevaient l’application réelle de leur pensée théorique. Cependant un certain nombre des amis de Wergeland, ignorants des conditions dans lesquelles la pension avait été offerte et acceptée, crurent à une trahison. Toujours honni par ses anciens adver-
xc LA NORVÈGE VERS 1850
saires, moralement diminué dans l’opinion à la suite de la longue bataille, abandonné par ses amis, il connut, lui aussi, des heures de découragement. Mais sa robuste nature réagit contre ses impressions passagères. Objet d’un mépris presque général, il allait “ la tête haute, le regard droit, qu’il promenait autour de lui avec un sourire indiciblement amusé ” \ C’est ainsi qu’il répondit par le poème suivant 1 2 à un article de journal qui l’accusait de montrer de la mauvaise humeur dans ses polémiques :