‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 13 sur 103 · MOI-MÊME · texte numérisé non relu

MOI-MÊME

Moi de mauvaise humeur, Morgenblad ? Moi, à qui suffit une lueur de soleil — pour éclater de rire, joyeux d’une joie que je ne peux m’expliquer ?

Si je sens le parfum d’une feuille verte, j’oublie, extasié, — la pauvreté, la richesse, les ennemis, les amis.

Mon chat se frottant contre ma joue efface toutes les blessures du cœur. Dans les yeux de mon chien je plonge mes soucis comme en un puits profond.

Mon lierre a poussé. Hors de ma fenêtre il a emporté sur ses larges feuilles — tous les souvenirs que je ne me soucie pas de conserver.

La première pluie de printemps tombée sur les feuilles effacera quelques noms perfides. — Ils tomberont avec les gouttes et empoisonneront les trous des vers de terre.

Moi qui lis des ravissements sur chacune des cent feuilles de la rose-chou, ce don du printemps, — j’irais, moi, pour un mauvais journal, avec du dépit bâillonner une seconde de temps ?

Ce serait comme tuer des papillons roses et bleu-de-ciel. — A l’idée d’un tel péché, je frémis jusqu’au fond de mon cœur.

Ce serait comme couvrir de cendre ma tête qui ne grisonne pas encore, — et chasser les diamants de minutes radieuses que le temps y sèmera encore.

1 H. Lassen, d’après E. Sars : Norges folitiske historié , p. 152.

2 H. Wergeland, op . cit., I, p. 361.

LA FIN DE WERGELAND

Non, allez, journalistes, aiguisez vos griffes de renards sur le rocher ! — Vous n’arracherez que des Heurs et un peu de mousse pour une tombe molle.

Comme une piqûre d’insecte sur un coquillage, les offenses ne produisent que des perles dans mon cœur. — Elles orneront un jour le diadème de mon esprit.

Moi haïr? Qu’un oiseau vole au-dessus de ma tête, voilà ma haine à cent lieues. — Elle coule avec la neige, les premières vagues l’emportent et la perdent loin en mer.

Mais pourquoi mes veines ne seraient-elles pas en colère ? — N’enlevez pas au paysage ses ruisseaux bruissants ! — Messieurs les osiers, permettez au ruisseau d’écumer quand il va parmi les pierres.

Je n’aime pas un ciel éternellement bleu, comme je hais des yeux au stupide regard fixe. — N’ai-je pas un ciel, bien qu’il soit plein de nuages mobiles, terres féeriques du soleil ?

Et quand je n’en aurais pas, celui de Dieu n’est-il pas assez grand et splendide ? — Qu’on ne se plaigne pas sous les étoiles de manquer dans la vie de points brillants î — Ha, ils scintillent comme s’ils voulaient parler !

Que Vénus est éclatante ce soir ! Le ciel a-t-il aussi un printemps? — Les étoiles ont lui tout l’hiver ; maintenant elles se reposent et se réjouissent. Hallelujah !

Quelle richesse pour un mortel ! — Mon âme se réjouit de la joie printanière du ciel, et prendra part à celle de la terre. — Elle rayonne plus fort que les étoiles printanières, et bientôt elle va s’épanouir avec les fleurs.

Splendide étoile du soir î Je découvre ma tête. — Comme un bain de cristal ton éclat descend sur elle.

Il y a parenté entre l’âme et les étoiles. — Elle s’avance à la lumière stellaire hors du rideau du visage, dont les replis ont disparu.

Les rayons inondent mon âme d’une sérénité comme celle de l’albâtre. — Telle un buste elle est au dedans de moi. Contemplezen les traits î

Les voici maintenant comme vous les voulez. Les moqueurs sont glacés. — Mon âme n’a que le doux sourire du cadavre. Pourquoi vous effrayez-vous davantage ?

Ah ! le diable ! Le buste a un cœur riant sous sa sérénité. —

xcii LA NORVÈGE VERS 1850

Malheur à vos pauvres doigts sans vigueur, ce cœur, vous ne pouvez l’atteindre !

Ce moment le plus pénible de la vie de Wergeland dura peu, et il obtint bientôt une revanche éclatante — au prix de sa vie. Un refroidissement le mit au lit ; malgré sa vigueur, une imprudence le terrassa. Il mit quinze mois à mourir. Mais pendant ces quinze mois, toujours couché, toujours écrivant, profitant, pour produire davantage, de ce que les insomnies lui faisaient des nuits plus courtes, il n’a cessé de publier les œuvres les plus variées. Comme, seize ans plus tôt, son compatriote, le grand mathématicien Abel, qui, se sentant mourir, se dépêcha de rédiger le plus qu’il put des hautes découvertes qu’il avait dans l’esprit, de même Wergeland se hâta de composer mémoires, adresses au parlement, articles de toute sorte, une pièce de théâtre, et des poèmes, dont quelques-uns sont parmi ses plus beaux. Sur son lit de mort, il écrivit ses mémoires anecdotiques, où il se donna la joie de repasser dans son souvenir ses amours de jeunesse, et analysa loyalement, avec humour, bien des bévues qu’il avait commises. En même temps, il plaidait par la plume pour la suppression du paragraphe constitutionnel par lequel l’entrée du royaume était interdite aux Juifs. Et, examinant sa vie, il concluait : “ Je n’ai été rien d’autre que poète 1

Au printemps quelques semaines avant sa mort, il écrivait, avec une sérénité admirable chez un homme de tempérament si vigoureux qui va mourir à 37 ans, un poème adressé “ à ma giroflée 2 ”, pour la prier de baiser de sa part la rose, qu’il ne verrait sans doute pas éclore.

1 Ibid, VI, p. 441.

3 H. Wergeland, op. cit. I, p. 477. Ce poème a été traduit en français dans : Jacques de Coussange, La Norvège littéraire , p. 34.

LA FIN DE WERGELAND

La fin de Wergeland lui rallia tous ses anciens amis, la foi naïve que le peuple avait en lui s’exalta, ses adversaires se turent, ou même furent en partie ramenés, et sa mort fut un deuil national (1845).

Un écrivain danois contemporain, donc peu disposé à la bienveillance pour la jeune littérature norvégienne indépendante, mais peu influencé par les partis-pris locaux, a porté sur lui ce jugement : “ Aucune autre littérature ne peut montrer des lueurs de génie plus vraies. S’il s’était développé dans d’autres conditions, si ce n’avait été une question de foi politique de condamner ses poèmes, si ses forces ne s’étaient pas dispersées dans des intérêts politiques et autres, et si son esprit incomparablement fécond n’avait pas été déchiré par les querelles de partis — doublement déprimantes, où l’étroitesse du champ de lutte force les passions à des conflits quotidiens — il aurait sans aucun doute été universellement reconnu pour un des poètes les plus sublimes des temps récents 1 *\

P, L. Mœller : Skitter fra Norge , dans Gœa, 1846, p. 276.

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