JOHAN SEBASTIAN WELHAVEN ET LA “QUERELLLE DU CRÉPUSCULE
L’Esthétique de Welhaven. — Sa conception d’une vie esthétique. — Sa polémique contre Wergeland. — Sens politique et social de la querelle. — Naissance de la critique.
Johan Sébastian Welhaven, né en 1807, n’était que de six mois l’ainé de Wergeland, comme lui fils de pasteur, et comme lui étudiant en théologie. Mais là s’arrêtent les ressemblances. Né à Bergen, il avait reçu, dans un milieu austère, une éducation de citadin, qui convenait à sa nature. Un maître de culture danoise lui avait appris les bons principes du goût sévère et timide, et c’était à peu près tout ce que, élève peu studieux, peu précoce et lent, il avait retenu. Beau de figure, avec une jolie voix, causeur spirituel, il aimait la vie, non pas luxueuse, mais élégamment correcte, et il paraissait merveilleusement fait pour réussir en des salons où se seraient rencontrés des gens au goût délicat. Tout de suite, la fougue de Wergeland, l’audace de ses images, le choqua, et lorsque parut la Création , l'Homme £t le Messie , il protesta par un poème violent. Il fut ainsi amené à publier une étude critique développée, souvent minutieuse, des premières oeuvres de Wergeland, ce qui était une grande
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nouveauté dans la littérature norvégienne, et il se crut appelé à prendre la place, jusqu’alors vacante, de critique littéraire. Il était, bien entendu, le disciple fervent des Danois, grand admirateur d’Oehlenschlâger, et se proclama l’adepte des théories esthétiques de J. L. Heiberg, l’autoritaire régent des lettres en Danemark, dont il était le cousin éloigné. Les lettres de Schiller ont aussi beaucoup contribué à la formation de ses idées sur l’art, et il est arrivé à se faire une esthétique personnelle, qu’il n’a jamais exposée dans son ensemble, mais dont ses œuvres, critiques ou poétiques, sont pleines.
Welhaven se fait de l’art et du véritable artiste la plus haute idée : u L’homme a jadis vécu en union intime avec la Création universelle, et en a senti les pulsations. Ce temps est passé. Mais l’artiste porte encore en lui la notion confuse de ce qui est perdu, et cette notion devient de plus en plus claire à mesure qu’il se développe 1 C’est sans doute pourquoi “ Ce que les mots ne peuvent dire — dans la plus riche langue — l’inexprimable — la poésie le révèle quand même 2 Ainsi l’artiste, sorte d’être supérieur, a des moyens propres de connaître et des moyens propres d’exprimer. Et ce qu’il veut exprimer est aussi d’une qualité particulière, ce qui excite son enthousiasme poétique, ce n’est pas ceci ou cela de déterminé, mais “ quelque chose de bien plus subtil, comme une invisible atmosphère qui l’entoure, une sorte d’accord fondamental qui l’accompagne, quelque chose de tout à fait indescriptible parce que cela appartient à l’immédiat ”, 3 Peu importent la matière, le sujet d’un poème : ils sont indifférents, ils ne sont pas le véritable contenu de l’œuvre. La poésie, l’art, ont donc
1 J. S. Welhaven : Samlede Digtervœrker , I, p. 145.
2 Ibid., II, p. 243.
1 Cité d'après A. Lœchen : J. S. Welhaven, Liv og Skrifter, p. 116.
une existence propre. Ils ont leur but, leur “ idée ”, qui se suffit à elle-même : c'est la beauté.
u La beauté, c’est l’harmonie des parties 1 Lorsque Welhaven parle de l’œuvre d’art elle-même, il n’emploie plus de formules d’un romantisme nébuleux. Il était bon dessinateur, et avait surtout le sens du plastique. Sans les connaître de façon bien approfondie, il admirait les Grecs, chez qui “ la tendance plastique se faisait valoir dans toutes les branches d’art... Il est bien certain que cet équilibre est la vie propre de l’art2”. L’essentiel était pour lui la forme, et elle comprenait la rigueur de la composition, et la subordination du contingent (c’est à dire du sujet) au nécessaire (c’est à dire au contenu idéal). “L’essence et l’action propres de l’art sont un effort vers les belles formes, et le plaisir que procure une œuvre d’art par la clarté, la vérité, la vivacité, etc., est uniquement du à la perfection de la forme3”. L’œuvre d’art doit être un tout qui se suffit, et ainsi seulement elle peut inséparablement unir l’image et l’idée : si l’on demande ce qui lui donne “ ce triomphe sur son origine finie, on trouvera que c’est son harmonie intérieure, son absolue limitation à ellemême, en un mot, son autonomie comme production2”. Très logiquement, et en celacomplètement d’accord avec J. L. Heiberg, Welhaven condamne l’abus des images, car elles sont “le vêtement naturel et nécessaire que l’idée même se donne, et non un manteau galonné dont on la recouvre extérieurement4”. Le poème, essentiellement symbolique, ne comporte pas la multiplicité des images qui seraient de vains ornements et pourraient nuire à l’impression totale. L’abus des images,
1 J. S. Welhaven, Saml. Digt. I, p. 94.
2 Cité d’après A. Lœchen, loc. cit pp. 108 et 109.
3 J. S. Welhaven, Saml. Digt. I, p. 92.
4 Cité d’après A. Lœchen, loc. cit.> p. 137.
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souvent accumulées sans choix par Wergeland, au moins dans les œuvres de sa première période, est évidemment ce qui a le plus immédiatement choqué son adversaire. On voit que s’il y a beaucoup de romantisme dans la manière dont Welhaven conçoit l’émotion esthétique, il est, par contre, très classique par l’idée qu’il se fait de l’œuvre d’art. Ses poèmes, presque tous courts, sobres, d’une parfaite correction rythmique, développent en une lange claire, condensée, parfois presque abstraite, une image unique. L’ironie fréquente, ou la sensibilité vive du poète y apparaissent toujours contenues, discrètes.
Il a, sans doute, trop bien observé les règles par lui-même posées. Car il ne veut pas que l’artiste se fie à son inspiration. Le sens poétique est assez commun, mais le mettre en œuvre, voilà le difficile. Tous les propos des amis de Wergeland sur la liberté du poète et la génialité ne sont pour lui que vain bavardage. La poésie ne peut consister en une simple explosion de sentiments. Il ne peut même admettre que la passion déchaînée puisse être traitée par un poète, parce que l’artiste ne saurait avoir la clarté, la sérénité nécessaires h L’émotion, ou l’enthousiasme sont, à l’origine, condition nécessaire ; mais il faut ensuite s’en débarrasser, pour les contempler, dans le souvenir, avec cette indispensable sérénité. u Le vrai tourment terrestre du poète, et sa douleur d’enfantement sont justement cette maudite ébauche, où il est obligé de mettre à mort la matière poétique 2 C’est par ce travail douloureux qu’il arrive à prendre plus claire conscience de ce qui n’était jusqu’alors qu’intuition :
La vie du cœur est poésie ; cette première flamme rapide,
1 G. Gran : Norges Dœmring , p. i 12.
3 Cité d’après A. Lœchen, loc. cit.t p. 117.
cette vue pleine de désir
n'est que pressentiment d'harmonie.
Si tu peux porter le tourment de la pensée, si tu sais lutter, si tu sais oser, peut-être le dernier brouillard disparaîtra de ton idéal. 1
C’est dans ce travail de la composition que s'exerce vraiment le métier du poète, où il faut le regard clair, et une sorte de détachement à l’égard de l’émotion originelle. Je n’ai pas trouvé le mot “métier” dans Welhaven, mais il dit, traduisant une formule célèbre de Goethe :
Tout art doit être appris, il n'est libre qu’alors ; la liberté ne s’acquiert qu’à l’école de la contrainte. *
Ce mystère de la liberté acquise par la contrainte est fort important. Il est vrai que la base profonde de l’art est de nature instinctive, mais “c’est par l’étude, par un développement harmonieux des facultés de l’âme, que l’on atteint la véritable liberté de l’art, et au cours de ce procès le vrai génie se révèle précisément en ce qu’il s’approprie intimement les trésors acquis, en ce qu’il en est tout imprégné, et ainsi réalise l’union merveilleuse de l’idéal et de l’individuel ; et de là résulte une sorte d’instinct supérieur , c’est à dire une infaillibilité intérieure, qui conduit sûrement l’artiste au but de son effort, et lui rend impossible de tomber dans la grossièreté et le déréglement. De ce point de vuey le poète peut parler de sa liberté, etc. ”. 3 Welhaven, à la différence de son maître Heiberg, n’aimait pas Hegel, dont les théories lui paraissaient être surtout “ un jeu de verbes auxiliaires ”. Mais, en ce temps-là, on n’échappait
1 J. S. Welhaven, II, p, 128.
* Ibid., I, p. 16.
3 Ibid., I, pp. 89-90.
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guère, en Norvège, aux formes de la pensée hégélienne, que rappelle cette conciliation de la liberté du poète et de la contrainte nécessaire dans un u instinct supérieur ” qu’il s’agit de développer en soi. Cette contrainte se manifeste, notamment, par l’existence des genres, qui sont classés, et ont leurs règles bien établies. Welhaven veut, bien entendu, que l’on s’y soumette ; mais c’est la partie la moins originale de ses idées, et l’on peut, sur ce point, se reporter à J. L. Heiberg.
Welhaven apparait comme un protagoniste de la théorie de l’art pour l’art, surtout par contraste avec Wergeland. Pourtant, si l’on consulte son œuvre poétique, on s’aperçoit qu’elle comprend bien des poèmes de circonstance, bien des poèmes polémiques, bien des poèmes sinon tout à fait didactiques, du moins dont une thèse est la seule raison d’être, comme u L’âme de la poésie ”, “ La vie de l’esprit ”, etc, etc. Au fond, sur la question de savoir si l’art doit rester étranger aux contingences, la différence entre les deux poètes consiste surtout en ce que l’enthousiasme de Wergeland établissait un lien d’espérance entre les sentiments qu’il exprimait dans ses vers et l’actualité politique, tandis que Welhaven écrivait ses poèmes en homme qui eût désiré que cette actualité fût autre. L’art aurait pu être pour lui un refuge, mais il ne l’entendait pas ainsi, et s’en servait comme d’un moyen d’expression et d’action.
Il voulait, comme Wergeland, exercer une action éducatrice, mais pas la même, bien entendu. Par la position qu’il a prise, il est apparu comme un individualiste et un aristocrate. Ses préoccupations esthétiques et sa conception de l’oeuvre d’art, son attitude assez hautaine et son esprit caustique, la situation sociale de ses partisans les plus ardents, et le fait qu’il combattait un ultraradical semblaient confirmer ce jugement. Mais vers 1830, il
était très libéral, accusait même des tendances républicaines. Il appuya une proposition d’élargir le recrutement de l’association des étudiants, parcequ’on u devrait chercher à fondre en un ensemble tous les citoyens de l’Etat 1 f\ Il n’était nullement aristocrate, du moins au sens le plus courant du mot.
Individualiste, par contre, il l’était. Il n’aimait pas la vie politique parceque, pensait-il, elle n’est qu’une bruyante agitation pour des mots dont les gens ne comprennent pas le sens, La liberté politique est, en soi, chose excellente : nous en avons, en Norvège, autant qu’on en peut actuellement avoir, tant mieux ! Mais ce qu’il faut surtout, c’est la liberté intérieure, la liberté de l’esprit sans laquelle l’autre n’est qu’une poupée sans âme. Il est vrai que celle-ci n’excite qu’un enthousiasme paisible dont la foule n’est pas capable, car elle entend seulement lorsque l’on crie. Et il se plaint qu’assourdis par le vacarme des politiques, beaucoup des meilleurs citoyens renoncent à se faire entendre.
Le pis est qu’au milieu de cette vulgarité discordante et vaine, il n’y a plus de place pour l’art : “ où la politique emplit toutes les têtes, la muse doit nécessairement souffrir misère1 2 ”. Et pourtant elle serait d’autant plus utile, car sa beauté apporte l’harmonie sociale, parcequ’elle l’établit dans l’individu. L’art “ chasse la grossièreté, qui est le pire ennemi de la liberté, il amène à floraison tout noble germe de l’âme. Il va plus loin. Par sa pure humanité, il concilie les partis et les passions en lutte, là où la route fait oublier le but, où le nom de liberté devient signe de ralliement pour la violence et l’esprit de division3”. Welhaven veut que la vie même soit belle, il
1 Cité d’après A. Lœchen, op. cit p. 65.
2 J. S. Welhaven, Satnl. Digt. I, p. 17.
3 îbiii.y I, p. 139.