‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 15 sur 103 · LE CRÉPUSCULE DE LA NORVÈGE · texte numérisé non relu

LE CRÉPUSCULE DE LA NORVÈGE

reproche aux luttes politiques de l’enlaidir et de troubler la quiétude propice aux lettres et à la sérénité de la pensée. Son idéal de vie esthétique n’est peut-être pas aussi différer# que l’on pourrait croire, au fond, de celui que Wergeland avait formulé par sa trinité verbale : liberté, vérité, amour. Mais, sur ce point, il n’a guère montré que l’aspect critique de sa doctrine, et l’on devine seulement qu’il étendait aux relations sociales sa théorie de la saine contrainte, par laquelle seule peut se réaliser la liberté.

Tout ce qui gênait et choquait Welhaven dans la société norvégienne se trouvait réuni en Wergeland. Sa poésie trop “ géniale ” et sans règles lui semblait un dilettantisme grossier, et sa conduite, sans règles aussi, lui paraissait inconciliable avec une véritable élévation de pensée. Welhaven, bien qu’il se fît de la critique littéraire une haute idée, et la voulût purement technique, et dégagée surtout des considérations personnelles, ne put se tenir de dire le mépris que lui inspirait la vie débraillée de son adversaire. Il l’a regretté plus tard, mais il était très conséquent avec sa doctrine en réprouvant à la fois ces deux manifestations d’une personnalité déplaisante : car il croyait voir entre elles un lien presque nécessaire. La politique de Wergeland, odieuse parce qu’elle était une agitation en faveur de mots et de formules plutôt que d’idées, procédait de la même nature. Tout se tient, et “la forme que revêt la pensée est une pierre de touche valable pour juger de son aloi et de sa maturité 1 Ainsi Welhaven, au moins au début, avait tendance à tout confondre : idées, moeurs et art. En même temps il faisait grief à son adversaire de sa prétention à défendre la

1 J. S. Welhaven, Saml. Digt I, 216.

cause du peuple, alors qu’il s’agissait seulement de mauvais vers. Contradiction choquante de la part d’un censeur plus soucieux encore des formes de la lutte que de son objet. Mais il faut songer que les deux champions étaient de très jeunes gens, dont les idées, d’abord mal établies, ne s’appuyaient ni sur une suffisante maturité personnelle, ni, en un pays si neuf, sur cette expérience transmise que l’on nomme tradition.

Aussi Welhaven attribuait-il volontiers à de bas calculs de tactique certaines opinions de Wergeland, notamment l’opposition de celui-ci aux grands écrivains danois contemporains, car “ il était important pour M. W. d’affaiblir l’influence du contrôle qu’une littérature apparentée et mûre devait exercer sur ses productions ”. 1 II pensait que les écrivains norvégiens, puisqu’ils n’avaient pas encore de littérature nationale, devaient nécessairement aller à l’école des Danois, leurs maîtres naturels, sous peine de renoncer à tout progrès de la culture littéraire dans le pays. Déjà, rien que par sa sévérité pour la pleïade danoise, Wergeland était préjudiciable à la nation. Ce n’était pas au moment où la littérature danoise était précisément dans son âge d’or qu’un pays aussi arriéré que la Norvège pouvait se permettre de rompre ce lien naturel entre elle et l’Europe. Patriote trop humble, et sans confiance en son pays, Welhaven aimait, en même temps qu’il affirmait son patriotisme attristé, s’appeler “ européen ”, et plaider pour que la Norvège, pauvre coin perdu à l’écart du monde, maintînt les communications avec les grands courants du dehors. Mais ce qu’il appelait “ l’Europe ” se réduisait à peu près au Danemark, car il demeura toujours médiocrement instruit, n’apprit sérieusement ni l’anglais ni le français, et, du Danemark, n’étendit son

1 J. S. Welhaven, Saml. Digt.y p. ioo.

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