LE CRÉPUSCULE DE LA NORVÈGE
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Europe qu’à l’Allemagne, avec Schiller et Heine surtout. Il ne se rendit jamais compte que l’ultra-patriote Wergeland était en même temps le vrai cosmopolite, un cosmopolite plus complet, à la fois par principe et en actes.
Il est inutile de raconter les phases de cette longue polémique. Le fait culminant a été la publication, en 1834, du poème Le Crépuscule de la Norvège , suite de 76 sonnets. C’est un crépuscule du matin qu’y annonce Welhaven, mais si sombre, qu’on ne peut encore l’appeler une aube. Il n’y est à aucun moment question de Wergeland, pas même de littérature. C’est une critique de la société norvégienne, trop absorbée par les soucis matériels, et où l’enthousiasme bruyant pour la liberté politique non conquise, mais u autant dire trouvée ”, n’a pas de raison d’être, car, il n’y a pas tant de quoi se vanter, et l’on ne saurait obtenir davantage ; ces clameurs vulgaires étouffent tous les autres sentiments qui voudraient s’exprimer, et gênent ainsi la liberté de l’esprit, qui demande du recueillement et n’est pas pour la foule. Cette œuvre chagrine et purement critique témoigne d’une parfaite incompréhension de la pensée adverse; mais bien des formules frappantes ont secoué la haute société norvégienne et sont jusqu’aujourd’hui restées dans le souvenir. Les défauts d’une société trop étroite, et trop jeune, c’est à dire sans cohésion idéale encore bien établie, ne sont pas ménagés.
Deux autres œuvres, en prose, complètent l’étude littéraire sur Wergeland et le Crépuscule de la Norvège : l’une traite plus particulièrement de la sociabilité, c’est à dire de l’esthétique des relations privées, et l’autre de la presse et de la politique, mais, là encore, c’est surtout des formes qu’il s’agit, c’est à dire de l’esthétique dans la vie publique.
C’est ainsi que Welhaven combattait sur tous les terrains la rudesse d’une société jeune, sans savoir-vivre et sans manières.
Naturellement, cette critique fut surtout ressentie par les classes bourgeoises. Ce fut principalement sous son influence qu’un changement se fit dans les mœurs, et alla jusqu’à des excès ridicules. Il y eut une période de prétention gauche à l’élégance. Mais il est curieux d’observer que, dans ce pays qui passe pour être obsédé de préoccupations morales, c’est plutôt par une réaction esthétique qu’a été combattue l’ancienne rudesse. Et si un tel souci de la forme dans les relations entre les hommes paraît spécifiquement u bourgeois ”, il convient d’ajouter que Welhaven ne pensait pas exclusivement au monde qu’il fréquentait. Il voulait “ travailler aux préliminaires de l’établissement d’une meilleure culture générale 1 w. Il croyait que les gens cultivés “ exercent sur les autres un pouvoir muet qui tient la grossièreté en bride 1 2 ”, mais c’est l’éducation du peuple tout entier qu’il avait en vue. Wergeland était pour lui surtout un exemple typique, et il fallait un certain courage pour attaquer un héros populaire dans une société brutale. u Je veux, écrivit-il à un ami, me dévouer comme le premier à l’assaut d’un bastion ennemi, et je me dis qu’il est bien que quelqu’un meure pour le peuple 3 ”, Il faillit, un jour, être écharpé.
Il est difficile de se représenter, aujourd’hui, et surtout quand on appartient à un grand pays, qu’une simple polémique littéraire ait pu prendre un développement aussi énorme que la querelle provoquée par La Création , V Homme et le Messie , poème publié par un jeune homme de vingt-deux ans. Pendant huit ans, de 1830 à 1838, ce fut le grand, presque le seul événement de la vie publique en Norvège, celui, du moins, à quoi tout le reste se rattachait, d’où tout le reste paraissait
1 J. S. Welhaven, Saml. Digt p. 241.
2 lbid>, p. 149.
3 Lettre publiée par O. Skavlan, H enrï}^ Wergeland, p. 27 6.