SENS DE LA QUERELLE
dépendre. Les journaux en étaient remplis, et publiaient en tête de longs articles, qui parfois occupaient toute la première page. Et la violence des ripostes, des deux côtés, les continuelles allusions aux faits de la vie privée, font peu d’honneur à la société norvégienne d’alors. Une passion si vive et si obstinée ne pourrait s’expliquer si l’objet de la querelle avait été seulement le mérite littéraire de Wergeland. Elle s’est prolongée précisément parce qu’elle avait une signification à la fois plus étendue et mal déterminée. Le poème discuté, ainsi que la personnalité de son auteur, furent comme le symbole de tout ce que les deux camps souhaitaient ou réprouvaient. Et les Norvégiens, dans leur vie publique, ont toujours été très symbolistes et très tenaces : c’est ainsi qu’ils ont défendu leur constitution en affirmant leur volonté de fêter le 17 mai, et que, plus tard, la séparation de la Norvège et de la Suède a été préparée par une modification du drapeau. Pour comprendre la place et l’importance de Wergeland dans l’histoire de son pays — même dans son histoire purement littéraire — il est nécessaire d’indiquer à quels dissentiments profonds la polémique servait de couverture.
Les partisans de Welhaven étaient moins que lui soucieux d’esthétique. Us appartenaient tous à la haute bureaucratie norvégienne, et plusieurs apportaient à cette bataille, plus ou moins consciemment, un véritable sentiment de classe. Le chef reconnu de cette phalange peu nombreuse, mais influente, A. M. Schweigaard, était un homme remarquable par sa capacité de travail et la lucidité de son intelligence. Né pauvre, et de bonne heure orphelin, il avait fait ses études secondaires en donnant des leçons, puis avait été commerçant pendant quelques années avant d’entrer à l’Université, où il devint, fort jeune, professeur de droit. Très cultivé, il connaissait assez
bien la littérature et la philosophie allemandes, mais il était dénué de fantaisie. Il lui était d’autant plus naturel de montrer l’assurance hautaine de l’homme qui se sait en possession de la vérité. C’était un esprit positif, qui avait horreur de tout désordre, intellectuel ou matériel, et, bien entendu, l’imagination n’était pour lui que chimère et désordre. La spontanéité de Wergeland, désordre. Sa confiance démocratique, absurdité. Cette foi dans le peuple portait en effet atteinte à l’autorité naturelle des classes sociales supérieures et tutrices. C’était là ce que l’instinct de Schweigaard poursuivait surtout en Wergeland, et par sa présence dans la mêlée, on pouvait comprendre que la lutte avait une portée politique, et même sociale. Au fond, il s’agissait du principe démocratique. Schweigaard est devenu plus tard ministre, très ardent en faveur des progrès économiques, et non moins ardent à combattre tous les progrès sociaux.
La dernière bataille de cette guerre presque aussi longue que le siège de Troie, fut livrée au théâtre. Schweigaard lui-même invita dans un article tous ses partisans à se munir de sifflets. Il a laissé la réputation d’un homme froid, mais courtois envers ses adversaires. Il se contenta d’appeler Wergeland un a écrivailleur sans vergogne ”, et l’un “ des coryphées de la grossièreté Mais il avait bien mal choisi son terrain. Les gens dits bien élevés eurent beau remplir l’orchestre de cris d’animaux et de musiques enfantines, la foule était pour Wergeland (bien que la pièce fût mauvaise), et nombreux furent les nez de fonctionnaires qui saignèrent. Wergeland était vainqueur.
Victoire éphémère, puisqu’on ne le lisait pas — du moins dans les classes bourgeoises, les seules dont l’opinion s’affirmât publiquement. Welhaven publia en 1845 un recueil de poèmes qui fit sensation. Il était considéré comme le meilleur poète, le seul que la Norvège pût comparer à ceux du Danemark. Son