LA LITTERATURE POPULAIRE
cxm
et Légendes populaires . L’ensemble de ces publications a eu, dans l’histoire de la littérature norvégienne à cette époque, une importance qu’il serait difficile d’exagérer.
Ces deux hommes n’étaient pas, comme tous les écrivains que nous avons rencontrés jusqu’ici, fils de pasteurs ou de fonctionnaires. Par là, ils semblent annoncer une période nouvelle. Jœrgen Moe, qui devint évêque, était fils de paysan. Asbjœrnsen, qui fut zoologue et intendant de forêts, était fils d’un artisan de Kristiania. Tous deux avaient entendu des contes dès leur enfance, étaient familiers avec les gens du peuple et la nature. Pourtant, ils appartenaient tous deux au “ cercle ”, c’est à dire au camp de Welhaven. Jœrgen Moe songea d’abord à se servir des contes populaires pour écrire des œuvres d’imagination dans le genre de Tieck. Mais son ami Asbjœrnsen avait une franchise d’allure et une belle humeur exubérante qui s’accordait mal avec ce genre de littérature. Ils décidèrent de reproduire simplement les contes populaires, et le plus fidèlement possible. Ils le firent en langue danoise, naturellement, mais en y introduisant bon nombre d’expressions et de tournures spécifiquement norvégiennes.
Pour cette fidélité à la forme des récits recueillis, ils furent blâmés dans leur cercle, où ce n’était pas cette forme qui intéressait, mais bien le contenu, qui pouvait fournir matière à des œuvres plus “littéraires”: c’était la première idée de Jœrgen Moe. Ils eurent gain de cause dans la polémique qui suivit. Mais le problème devint plus délicat lorsqu’ Asbjœrnsen aborda les contes de fées. Car les contes populaires avaient une forme traditionnelle qui en faisait pour ainsi dire partie, tandis que les contes de fées norvégiens étaient des histoires locales, diverses, sans composition régulière ni fixée par aucune tradition, sur les méfaits des êtres fantastiques de la mythologie populaire.
Reproduire cette nouvelle catégorie de contes tels qu’ils avaient été entendus, c’était vouloir la forme populaire pour elle-même, sans l’excuse qu’elle faisait corps avec le récit. Asbjœrnsen, resté seul, alla jusque-là. Puis, continuant dans cette voie, il multiplia les mots de la langue paysanne, faisant suivre ses volumes d’un glossaire, et donna une couleur de plus en plus norvégienne à sa langue. Il avait soin de placer dans la bouche de quelque paysan les histoires qu’il racontait, ce qui lui permettait d’y associer, en guise d’introduction, la description du paysage et des conteurs ; cette partie, où l’auteur ne se contente plus de rapporter ce qu’il a entendu, prend parfois un si grand développement que le récit semble plutôt un prétexte au cadre qu’il lui donne. Asbjœrnsen est arrivé ainsi à composer de très véridiques tableaux de vie populaire, où même les trolds1 et les fées acquièrent une sorte de réalité, car on les sent vivants dans l’esprit de ceux qui en parlent. Le point de départ ayant été le romantisme sentimental de Jcergen Moe, il est très curieux de voir ce travail aboutir au réalisme minutieux d’ Asbjœrnsen. Au lieu d’une paysannerie de convention suggérée par les produits de l’imagination populaire, on avait les paysans eux-mêmes et la nature dépeints avec une sincérité imprévue.
Asbjœrnsen eut d’abord quelque peine à trouver un éditeur : son œuvre n’inspirait pas confiance dans le monde des lettres. Mais il eut tout de suite du succès, et obtint assez rapidement l’honneur, alors très rare, de la seconde édition. Et le succès, par la suite, est allé croissant.
La langue dans laquelle Asbjœrnsen et Jœrgen Moe ont
1 “ Trold est à considérer comme une dénomination commune à presque tous les êtres surnaturels, lorsqu'ils sont nuisibles... ” (Andréas Faye : Norske Sagtiy p. 23.