LA LITTÉRATURE POPULAIRE
entendu les contes était le dialecte de chaque région où ils en ont recueilli. Patois divers d’une langue non définie, qui aurait sans doute existé si la Norvège avait conservé son autonomie nationale. Mais la langue officielle, la langue des fonctionnaires et de la littérature était le danois. u Les Norvégiens, écrit Wergeland, ont, plus que les autres peuples, deux langues, qui ne se pénètrent que difficilement : la langue écrite, danisée, que le peuple est contraint d’apprendre à cause de l’enseignement religieux, et qu’il rejette aussitôt que la contrainte cesse de s’exercer, que jamais il ne parle, et encore moins, chante, et la langue parlée, avec laquelle les gens cultivés ne se familiarisent jamais assez pour pouvoir l’enrichir ou embellir sa littérature de tradition orale, ni meme pour sauver ses chansons vivantes qui dégénèrent1 ”. Depuis la séparation d’avec le Danemark, la langue écrite avait montré quelque tendances à s’écarter du danois, mais la différence restait légère. Pour la première fois, dans les contes d’Asbjœrnsen, elle devint brusquement très sensible, à la fois par le vocabulaire et par la tournure des phrases. Il a ainsi contribué à la formation d’une langue nouvelle, car depuis lors le norvégien — j’entends le norvégien des villes — s’est, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, différencié du danois, et rapproché des dialectes paysans.
Bientôt, d’ailleurs, une publication du même genre que celles d’Asbjœrnsen et J. Moe fut faite dans les dialectes eux-mêmes, le pasteur M. B. Landstad ayant recueilli des chants populaires : -pour des chants, la reproduction littérale s’imposait. Cette publication commença par un extrait, en 1848, dans une revue, mais ne fut complète, en un volume, qu’en 1853, c’est à dire après qu’Ibsen eut acquis déjà une certaine situation littéraire.
Brève jra Henrik Wergeland. , p. 128.
Tous ces travaux contribuaient à faire connaître le paysan et sa langue, et le montraieut en possession d’une littérature propre, jusque-là complètement inconnue — ignorée même de Wergeland qui, à une demande de renseignements de Frederika Bremer, répondait qu’il existait peut-être des chants populaires, mais seulement parmi les populations des hautes montagnes1. Une révélation analogue était apportée par le violoniste Ole Bull, virtuose qui a été célèbre dans le monde entier, et qui jouissait en Norvège d’une extrême popularité : il a recueilli des airs populaires, et même promené dans les théâtres ou salles de concert de Norvège un paysan qu’on appelait le w gars meunier ”, et qui souleva l’enthousiasme avec son violon, à côté de lui.
En même temps qu’Asbjœrnsen rendait plus norvégienne la langue écrite traditionnelle, un paysan se livrait sur les dialectes à des études qui devaient amener une transformation de la langue plus rapide encore. Ivar Aasen, né en 1813, était un paysan fort pauvre, orphelin de bonne heure. A 18 ans, devenu instituteur, il put se servir de la bibliothèque d’un paysan riche, et deux ans plus tard, il reçut des encouragements et un certain appui du pasteur Thoresen. Le jeune Ivar Aasen cherchait à établir la grammaire du dialecte parlé dans son pays, le Scendmœre, où, dit-on, la langue paysanne est le plus harmonieuse. Pour y parvenir, il fut amené à étudier le vieux-norvégien, la langue des sagas islandaises. En 1841, sa grammaire du dialecte de Scendmœre est prête, il la porte à l’évêque de Bergen, qui la communique au président de la société des sciences de Trondhjem : celui-ci reconnait la valeur du travail et procure au jeune homme une modeste bourse de 600 couronnes
1 Brève fra Henrik Wergeland \ p. 128.
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(environ 840 fr.). Ivar Aasen se met à parcourir le pays, et, comparant les divers dialectes, finit par publier, en 1848, sa Grammaire de la langue norvégienne , suivie, deux ans plus tard, de son Dictionnaire norvégien , ouvrage fondamental où sont notées les formes diverses des mots dans les différents dialectes. Pour la première fois l’expression “ langue norvégienne ” était employée pour désigner la langue paysanne, considérée comme ayant, malgré ses variantes, une réelle unité, en opposition avec la langue des villes, regardée comme une simple variété du danois. Ivar Aasen a également publié des poésies tantôt dans son dialecte du Sœndmœre, tantôt en landsmaal , forme centrale, imaginée par lui, des dialectes : il a ainsi été le premier en date des écrivains paysans.
A la période tumultueuse qu’avait remplie l’enthousiasme de Wergeland avait succédé une période de calme, favorable à ces travaux littéraires et scientifiques, et sans laquelle ils n’auraient pas, sans doute, attiré l’attention du public autant et aussi vite. Cette sorte d’apaisement s’était produit dès avant la mort de Wergeland, et dura pendant toute la décade 1840-1850. En politique, les grandes questions de principe n’intéressaient plus, le Storting était entièrement absorbé par les problèmes pratiques de l’activité économique, et, ainsi qu’habituellement il arrive en ce cas, la politique apparaissait comme un chose lointaine, réservée à des spécialistes. Même le 17 mai était plus tièdement célébré. Par réaction contre la rudesse des mœurs stigmatisée par Welhaven, la bourgeoisie de Kristiania multipliait les fêtes et voulait être élégante. On buvait moins et on allait au bal. Dans cette atmosphère plus favorable, Welhaven put être poète plus que critique. Ses recueils se multiplièrent (1845, 1848,
Ses poèmes sont l’exacte application de ses principes esthétiques. Il n’a guère fait, en formulant ceux-ci, qu’exposer sa méthode de travail. La plupart de ses poésies, d’une rare perfection rythmique, sont composées d’un petit nombre de strophes, d’où résulte une impression forte et pure que rien d’accessoire ne vient troubler. Les images y sont rares, la langue est toujours vigoureuse et simple, et c’est toujours par son ensemble que chaque poème donne l’impression de beauté, c’est à dire de parfaite harmonie entre le sujet et l’émotion primitive : résultat d’ “une amoureuse contemplation de ce qui occupe la pensée, par où la personnalité se dévoue, s’absorbe dans son objet pour le rendre, avec une pureté sans mélange, dans son essence complète1”. En ce sens, chaque poème constitue, quels qu’en soient le sujet et l’idée, une image unique, et cela est surtout vrai de ceux — qui sont peut-être les meilleurs — où Welbaven reprend et renouvelle de vieux mythes, Scandinaves ou grecs.
Presque partout le poète est à la fois présent et caché. Grand contraste avec Wergeland, qui était, à un degré bien rare chez un poète lyrique, plutôt objectif, et se présentait à découvert, lorsque, une fois par hasard, il lui arrivait de parler de lui en ses vers. Il semble que pour Wergeland, avec son panthéisme instinctif, toujours tourné vers le monde extérieur, la nature était comme un être animé dont il ressentait en lui-même la vie. Welhaven, au contraire, voit la nature hors de lui, et la regarde en peintre, mais il se pose devant elle, s’y réfléchit, et y trouve l’image de sa figure morale ; c’est le symbolisme de la nature selon la formule, par exemple, de Schiller. Bon dessinateur, il se serait sans doute fait peintre, si c’eût été un métier possible, en Norvège, de son temps ; mais, homme des villes et
' J. S. Welhaven : Sa?nlede Digtervœrker, I, p. 91.
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de la pensée intérieure, lyrique tout subjectif, il connaissait la nature comme spectacle, non intimement. Pourtant, il y avait en lui un fond de sain réalisme. Quelques rares touristes et chasseurs commençaient à parcourir le pays, les tournées d’Asbjœrnsen dans les campagnes attiraient l’attention sur cette nouveauté. Welhaven, en 1849, une excursion — Je cinq jours seulement, — dont il publia le récit l’année suivante : il est amusant de lire ses descriptions précises et de voir avec quelle naïve curiosité il a tout observé et noté, comme s’il eût découvert des régions inconnues. Il voulait étudier la manière dont les paysans se représentaient les êtres fantastiques des Contes de fées d’Asbjœrnsen. Car, en bon romantique selon la formule des théoriciens allemands, il avait souvent associé ces êtres aux paysages de ses poèmes, et il désirait connaître mieux à la fois les paysages et leurs habitants imaginaires. Il fut enchanté, car il trouva “ que les esprits et les êtres légendaires sont encore bien vivants dans la population, et que la fée ( huîdre ) est l’expression la plus forte, la plus complète de la conception intellectuelle de la nature dans le peuple, et comme la reine de ce monde de fable. Toutefois je n’ai entendu nulle part la moindre allusion à la queue de vache et au dos creux qu’on lui attribue çà et là... Nous, pourtant étrangers et cultivés, sentîmes bientôt combien l’ambiance de cette nature a de pouvoir pour mettre l’esprit en harmonie avec des représentations de ce genre”. Et il conclut, avec un romantisme déjà bien vieux-jeu à cette date, en souhaitant que l’on ne détruise pas ces mythes, car “ alors on menace chez le peuple un sens intérieur qui fait partie de ses traits distinctifs et anime sa demeure, et d’où de fraiches sources de vie arrosent le monde cultivé 1
1 Reisebilleder og Digte, 1851, pp. 68 et 70.
Il ne se doutait guère que c’est précisément, aujourd’hui, à cause de cet abus des fées que les lecteurs se détournent d’un grand nombre de ses poèmes. Mais c’était alors la grande mode dans la littérature. Les poètes mettaient en œuvre les matériaux amassés par Andréas Faye, par P. Chr. Asbjœrnsen et J. Moe, bientôt par Landstad, qui tous s’étaient parfaitement rendu compte qu’ils apportaient des trésors à exploiter. Les poètes n’étaient pas les promoteurs du mouvement, mais le continuaient, après l’avoir désiré, annoncé, attendu. Et c’est pourquoi l’œuvre poétique de Welhaven, en tant qu’elle est romantique au sens que l’on donnait en Norvège à ce mot, n’a commencé à prendre une véritable importance que relativement tard, vers le moment de la mort de Wergeland.
Une autre grande mode était la “ romance On appelait ainsi une courte histoire tirée ou imitée des sagas : c’était l’analogue des “ ballades ” romantiques allemandes inspirées d’un moyen-âge de convention. Comme, dans l’histoire de la Norvège, le moyen-âge avait eu peu d’éclat, et, surtout, ne comptait guère dans l’imagination des Norvégiens d’alors, on remontait jusqu’aux temps glorieux des sagas. Pourtant, ce genre littéraire était si bien d’origine allemande que Welhaven avait pu, dans son premier recueil de 1839, publier “Une vallée norvégienne alpestre ” — ce titre seul parait ridicule aujourd’hui — où l’on voit un château féodal et l’opposition entre le méchant chevalier et le jeune archer de naissance obscure. Mais depuis, à mesure que progressaient les études historiques, l’époque ancienne seule lui fournissait la matière de ses “ romances ”, qui devenaient de plus en plus réalistes, au moins par le traitement des caractères. Réalistes : cela veut dire qu’il tendait à se former une convention nouvelle, mais fondée cette fois sur une connaissance réelle, bien qu’imparfaite, des
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sagas. Et comme, pour comprendre la psychologie des anciens Scandinaves, on s’aidait de la connaissance, également nouvelle et imparfaite, du paysan norvégien contemporain, il s’établissait une sorte de confusion très romantique, en ce moment d’effort inconscient vers le réalisme, entre ce qui était éloigné dans le temps et ce qui était éloigné dans les montagnes. C’est ainsi qu’en 1849 il publiait une “romance” paysanne très réaliste : “ Malheur et remède ”, en même temps qu’il chantait le “ gars meunier ” d’Ole Bull, qui avait appris à jouer du violon en écoutant l’ondin du torrent1. Tel était le goût du jour, au moment précis ou Ibsen va débarquer à Kristiania.
La vie de Welhaven a été malheureuse. Il n’a pu devenir peintre, ce qu’il croyait être sa vocation. Les études théologiques l’ennuyaient, et longtemps il fut comme un étudiant perpétuel, un raté. Lui, qui aimait la vie de société, devait partager un habit commun avec deux camaradas. Il dut même souvent se passer de dîner. Amoureux d’une jeune fille, il fut écarté parcequ’il n’avait aucun avenir, et souffrit beaucoup de ce refus. Il savait dissimuler sa misère, même lorsqu’elle était extrême, mais il a eu des périodes de pessimisme et de doute. Cependant les amis qui appréciaient le plus son mérite parvenaient à de hautes situations, et il fut, en 1840, chargé de cours de philosophie à l’université. C’était un homme très simple, digne, d’esprit très mordant, et courageux. Au fond, et par nature, il était plutôt réaliste, et s’il a subi si complètement l’influence allemande et danoise, c’est beaucoup de parti-pris, parcequ’il n’avait pas confiance dans l’effort autonome de la Norvège, et que le Danemark était pour elle la seule porte ouverte sur le monde — d’abord sur l’Allemagne. Sa lutte contre Wergeland
1 Raad for uraad et Mœllergutten , tous deux dans Norsk folkekalender for 1850.
n’a pu que le raidir dans son intransigeance. Or la direction qu’il a ainsi suivie n’était peut-être pas celle qui lui convenait le mieux ; du moins il eût gagné à la suivre plus librement. Mais jamais son imagination n’aurait pu atteindre une bien puissante envolée, Mal préparé par une culture qui n’était pas très étendue à son nouveau métier de professeur, il s’y est absorbé ; il y a réussi parcequ’il était brillant conférencier, et a ainsi continué à exercer une certaine influence sur les jeunes gens, mais, après 1850, il n’occupera plus dans l’attention du public qu’une place assez médiocre, et ne jouera par la suite qu’un rôle de plus en plus effacé.
Si l’on veut résumer les débuts de la littérature norvégienne autonome, depuis l’indépendance jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle, on peut dire qu’elle est partie du néant — les petits vers d’anniversaire qui constituent la littérature particulière d’une simple province — mais que peu à peu, avec un retard considérable, elle est parvenue à donner au romantisme fondé sur la légende populaire et un moyen-âge de convention, un certain contenu de réalisme et une forme impeccable. Ce progrès va de Maurits Hansen, qui était presque sans émules nommables, jusqu’à Welhaven, entouré déjà d’un petit nombre de poètes lisibles. I outefois ce progrès a été interrompu par le phénomène Wergeland. Si, en effet, celui-ci présente avec les plus grands des romantiques, des analogies évidentes par la richesse et la libre envolée de son imagination, il 11’appartient à aucune école, et moins qu’à toute autre à celle qui devait triompher avec Welhaven, et qu’il combattait. En ce sens, il a causé un arrêt dans le progrès du romantisme selon la formule allemande en Norvège. Mais par là même il restaurait une tradition, qui remontait au grand Holberg. Les écrivains