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CHAPITRE VII

LE THÉÂTRE A KRISTIANIA

La “ Société dramatique ” et les débuts du théâtre public. — La question de la langue. — Wergeland comme auteur dramatique. — Faibles imitations d’Oehlenschlàger et de J. L. Heiberg. — On demande du romantisme national.

La Norvège avait produit, dans le passé, un génial auteur de comédies: Ludvig Holberg, la gloire et le véritable fondateur de la littérature dano-norvégienne, qui soudain l’avait mise au niveau de la pensée anglaise et française, grand voyageur et observateur, grand travailleur dans les bibliothèques de Paris et d’Oxford, professeur dont l’allure indépendante aussi bien que les opinions trop nouvelles devaient bien choquer ses collègues de l’université de Copenhague, historien, philosophe, dont les ouvrages font penser à Voltaire, à Montesquieu, à Swift, homme très humain et d’esprit ironique, auteur d’une très amusante épopée burlesque, Peder Paars. Il a écrit, à partir de 1722, une trentaine de comédies qui l’ont fait appeler le Molière danois. Les noms de ses personnages, en Danemark et en Norvège, sont aussi familiers qu’en France ceux de Sganarelle, Mascarille ou Alceste. Jeronimus, Magdelone, Henrik et Pernille désignent divers emplois de théâtre. Un bavard est un Geert Westphaler,

THÉÂTRE D’AMATEURS cxxvn

Erasmus Montanus veut dire un pédant, et don Ranudo un glorieux.

Et la veine comique s’était continuée, encore à l’époque danoise, chez le Norvégien Herman Wessel, qui arrêta net, en 1772, par sa parodie U amour sans bas la production attardée de pièces dans le goût classique français.

Après 1814, dans la Norvège indépendante, on pouvait penser que si la littérature nationale, distincte de la littérature danoise, serait peut-être pauvre à ses débuts — et on a vu à quel point elle le fut — du moins l’intérêt traditionnel que les œuvres dramatiques excitaient parmi la bourgeoisie norvégienne pourrait susciter des talents nouveaux. Car les hautes classes, en Norvège, avaient le goût du théâtre. Depuis que le rationalisme avait triomphé du piétisme, il s’était formé, dans la seconde moitié du dix-huitiéme siècle, des “ sociétés dramatiques ” d’amateurs, où l’on ne se contentait pas de jouer de loin en loin, dans un salon, quelques petites pièces faciles à monter et à apprendre : on donnait, à Kristiania, une douzaine de représentations par an sur un véritable théâtre, en sorte que des talents pouvaient se révéler et se développer. Dans toutes les villes de quelque importance il y avait une telle société dramatique. L’historien de celle de Kristiania n’en cite pas moins de neuf autres l. La bourgeoisie norvégienne ne sentait donc pas le besoin d’un théâtre public, et il n’y en avait pas. Le peuple, naturellement, n’était pas consulté. La langue que l’on parlait sur la scène était le danois presque pur, même après 1814. Parlant d’un acteur danois vers 1830, la fille d’une des meilleures actrices du “ Dramatique ” de Kristiania dit : u La langue danoise sonnait bien à nos oreilles; c’était la seule,

1 H. J. Huitfeldt : Christiania T heater historié, p. vi.

cxxvm LA NORVÈGE VERS 1850

à notre avis, qui pût se faire entendre décemment sur la scène. D’ailleurs, la plupart d’entre nous parlions une langue plus ou moins danisée 1 ”. Ainsi, par la langue, aussi bien que par la composition du personnel d’acteurs et du public, c’était un théâtre à l’usage d’une certaine classe. D’ailleurs, ces représentations n’étaient, même quand on jouait les comédies de Holberg et les tragédies d’Oehlenschlàger, qu’un simple passe-temps d’amateurs, et nul écrivain original ne s’y est révélé.

C’est en 1827 seulement, et par l’initiative d’un acteur et maître à danser suédois, que fut enfin ouvert un théâtre public à Kristiania. Les premiers acteurs professionnels, norvégiens, sans traditions, et de plus, gens sans éducation littéraire, puisque le monde cultivé ne s’intéressait pas à l’entreprise, furent très médiocres. Il fallut engager quelques acteurs danois. Le théâtre ne fit pas ses frais. Au bout d’un an, on eut un nouveau directeur, et bientôt un autre, un Danois, et dès 1830, ce fut en réalité un théâtre danois que l’on eut à Kristiania. Il brûla en 1835.

Cependant on commençait à s’intéresser un peu à cette scène publique. Justement la société dramatique était moins florissante. Welhaven n’avait que blâme pour tout dilettantisme, et la société devint un club et une société de bals. Elle cessa ses représentations en 1837, Pour ne plus les reprendre que par intermittences. La même année, une société par actions, qui s’était formée pour construire une nouvelle salle publique, inaugura le w Théâtre de Kristiania ” de la place de la Banque, en bois, bien entendu, où l’on a joué jusqu’en 189g 2. Mais le pli était pris, des acteurs danois y furent seuls engagés,

1 Vilhelmine Ullmann f. Dunker : Fr a ty*veaarene og iidt mere, p. 18.

2 Pour tout ce qui concerne le théâtre publique de Kristiania, voir : T. Blanc, Christiania Theaters Historié, 1827-1877.

LE « THÉÂTRE DE KRISTIANIA ” cxxix

car les essais plusieurs fois tentés pour fonder une école d’art dramatique norvégienne avaient échoué — ils ne semblent pas, il est vrai, avoir été bien sérieux — et il était admis comme un axiome, du moins parmi la bourgeoisie, que les Norvégiens n’avaient pas de dispositions pour la scène.

Il est difficile pour des étrangers ignorants de la langue de se rendre compte de l’importance de cette question. Mais qu’on imagine la Wallonie obligée d’avoir des acteurs languedociens, et, dans les pièces les plus nationales, des costumes, des intérieurs et des paysages à demi languedociens. La différence était même plus qu’une simple différence de prononciation. J. L. Heiberg écrivait en 1827, en rendant compte de P Aventure en montagne , pièce norvégienne qu’il avait lue et non vu jouer: “ On a jusqu’ici supposé que la langue écrite était la même en Danemark qu’en Norvège, mais on trouve réellement aujourd’hui que la langue en Norvège a pris une orientation particulière et s’éloigne visiblement par les mots et la construction de la langue danoise, et par contre se rapproche du Suédois 1 Evidemment, dans ces conditions, le théâtre ne peut exciter l’intérêt. Même un homme comme Welhaven, si favorable à l’influence littéraire du Danemark, regrettait qu’il en fût ainsi. Persuadé que les Danois étaient seuls capables de donner des représentations convenables, il disait que l’on était bien obligé de les conserver, mais il reconnaissait qu’il leur manquerait toujours un certain M esprit national ”, et trouvait que le théâtre, assez mal aménagé, était “ un lamentable institut de refroidissement à la fois moral et physique 2 Si tel était l’avis de Welhaven, on peut penser quelle passion les adversaires du danisme mettaient à combattre l’usage de la langue danoise au

1 Cité d’après Gerhard Gran : N orge s Dœmritig , p. 201.

2 J. S. Welhaven : Samlede Digtervœrker, I, p. 137.

théâtre. Un journal patriote publia une Marseillaise contre elle, dont le refrain était :

Aux armes ! prends la plume !

De l’esprit taille le glaive !

Génie norvégien, ton coup d’aile

Saura briser ce joug !

La fondation du nouveau théâtre fut naturellement l’occasion d’une vive polémique ; mais on obtint seulement que la société du théâtre promît de consacrer le surplus des bénéfices, s’ils dépassaient 4 former des acteurs norvégiens. Ces conditions étaient peu favorables au développement d’un art dramatique national. Wergeland, par exemple, écrit à un ami qu’il aimerait avoir des pièces jouées — évidemment afin de se rendre compte de l’effet qu’elles produiraient à la scène — “ mais sur un théâtre privé, car sur le théâtre public nous avons les oreilles écorchées d’entendre jacasser une bande jyllandaise. Tu peux penser comme c’est agréable d’entendre Hakon Jarl et Sigurd Jorsalfar parler Copenhagois 1

Il s est adressé, pourtant, au théâtre de Kristiania et si deux de ses pièces ont été refusées, il en a eu deux représentées de son vivant. Mais la première en date — celle-là même qui servit de prétexte à une grande démonstration des u danomanes ” contre lui — est l’une de ses œuvres les plus faibles. Et l’autre, Les Vénitiens ou Amour et Amitié , exaltait des formes de sentiment trop rares aujourd’hui pour que la double difficulté de ce sujet trop lointain et d’un lyrisme inaccoutumé pût imposer au public un drame que gâtent, en outre, des longueurs et une certaine confusion. Pourtant, cette pièce et /’ Infanticide^

Br eue fra Henrik Wergeland. , p. 94.

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