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L’IDYLLE PAYSANNE

tique avec chants ”, fut jouée au théâtre le 28 janvier, — trois mois avant l’arrivée d’Ibsen à Kristiania — et obtint le premier vrai succès qui ait été fait à une pièce norvégienne. Et l’ancienne pièce de Bjerregaard fut enfin donnée bientôt après.

L’auteur de Au chalet , C. P. Riis, était un homme d’esprit et d’un goût fin, à qui son succès ne monta pas la tête. Sa petite pièce est gaie, les chansons, d’alerte allure, y sont bien placées, mais l’action est nulle et les caractères à peine esquissés. L’idylle était aimable, répondait exactement aux désirs du moment, contenait juste la dose de réalité qui convenait.

Dose peu considérable, seulement assez grande pour que Rolf Olsen, en rendant compte de la pièce, s’étonne un peu de constater que “ la nationalité surtout danoise de notre personnel d’acteurs ne cause pas une gêne irrémédiable au développement d’un drame norvégien 1 *\ Les acteurs danois n’avaient même pas remplacé leurs costumes du Sjælland par les costumes norvégiens 2. Mais il devenait clair que la connaissance progressivement acquise de la nature norvégienne, des mœurs, et même de la langue paysannes, devait rendre de plus en plus insupportable la présence des acteurs danois sur la scène norvégienne, surtout si la huldre et les filles de pacage restaient quelque temps à la mode. Les temps changeaient. En décembre 1 849 et janvier 1850 deux actrices norvégiennes débutèrent. Ailleurs fut fait un pas plus décisif, une tentative qui parut follement téméraire : le 2 janvier 1850 s’ouvrait à Bergen un théâtre avec un personnel entièrement norvégien.

Pour que le théâtre devînt tout à fait national, il n’allait bientôt plus rien manquer, sinon — un auteur dramatique.

1 Cité d’après T. Blanc : Christiania Theaters historié , p. 135.

3 Henrik Jæger : Norske forfattere , p, 214.

LA FAMILLE D’IBSEN

Henrik Ibsen naquit à Skien le 20 mars 1828 et passa toute son enfance, jusqu’à l’âge de quinze ans, soit dans cette ville, soit dans ses environs immédiats. Elle est située dans le sud de la Norvège, au bord d’une large rivière qui relie un lac au fjord voisin, en sorte qu’elle est un port, sans être sur la mer. Le vaste massif du Telemark étend ses derniers contreforts jusque dans son voisinage, et les rues sont montueuses1. C’était un port marchand assez prospère, où l’on faisait, notamment, grand commerce de bois débité en planches par les nombreuses scieries installées le long du fleuve. Les incendies fréquents ne décourageaient pas la population, qui était croissante : elle n’atteignait pas 3000 habitants à la naissance d’Ibsen, et approchait de 4000 lorsqu’il quitta la ville en 1845. On Y était fort pieux, et la ville était considérée comme l’un des centres principaux du piétisme norvégien. Déjà, au dix-huitième siècle, il

1 Sur la société de Skien, v. Henrik Jæger : Henrik Ibsen , et literært Iwsbillede, 1828*1888, pp. 17-18. J’ai toutefois complété et corrigé la description de Jæger par une enquête personnelle, et surtout par les renseignements que m’a fournis M. J. A. Schneider, professeur au lycée de Skien, qui prépare sur l’histoire de cette ville une monographie. Je ne saurais trop le remercier de sa complaisance empressée.

y avait des sociétés religieuses dissidentes. Sans y être bigots, les gens “ fuient non seulement les vices publics, mais même les plaisirs que la foule appelle innocents 1 ”, On y menait, dans la bourgeoisie commerçante, une existence modeste et prudente, et la sociabilité ne s’étendait guère, pour la plupart des gens, au delà des relations de famille. C’était un trait du caractère local, que l’on se suffisait à soi-même, et l’on n’éprouvait guère le besoin d’étendre son horizon. On n’accueillait pas volontiers les étrangers. Il y avait toutefois un petit nombre de familles qui occupaient une sorte de position représentative et exerçaient l’hospitalité. C’étaient d’abord les vieilles familles de Skien ou des environs, d’origine plus ou moins noble. Lœvenskjold, ministre, puis gouverneur [statholder) de Norvège (1841-56), qui aimait et savait recevoir avec faste, était le plus éminent représentant de cette aristocratie. C’était par égard pour lui que l’on s’abstenait, à Skien, de fêter le 17 mai, comme on le verra dans les souvenirs d’Ibsen. Puis, il y avait aussi quelques familles de gros négociants et fonctionnaires. En tout peut-être une dizaine de familles qui formaient la haute société, très fermée et jalouse de son rang. On en était facilement rejeté dès que l’on avait éprouvé des revers, et un parvenu n’y était que difficilement admis.

La famille Ibsen n’en faisait pas partie, mais en approchait par ses alliances, et les liens de ce genre jouaient, dans la vie d’alors, un rôle capital. Elle n’était installée à Skien que depuis une soixantaine d’années, y ayant été amenée par l’arrière grand-mère du poète. Devenue veuve, cette dame avait épousé un pasteur, qui avait été nommé prêtre d’une paroisse de campagne voisine de Skien, et il ne pouvait sans doute y avoir

B. H. v. Lœvenskjold : Beskrmelse <rver Bradsbjerg Amty p. 226.

LA FAMILLE D’IBSEN

de meilleure recommandation. De plus, les Ibsen, depuis quatre générations, avaient tous été capitaines de navires marchands et négociants.

Le plus ancien de ces marins, Peter Ibsen \ était danois de Mœen, petite île au sud de Sjælland, l’île principale du Danemark. La population de Mœen est en partie d’origine slave, et les noms slaves s’y rencontrent, assez nombreux. Mais le nom d’Ibsen est bien danois, plus fréquemment écrit Ipsen. Le nom de l’ancêtre du poète est aussi mentionné avec cette orthographe1 2. Peter Ibsen devint bourgeois de Bergen en 1726, et y mourut en 1766 après s’être marié trois fois.

La première de ces femmes, B. Holtermann, fille d’un Allemand du pays de Brême naturalisé, lui avait donné un fils, Henrik Ibsen, qui navigua, épousa Wenche Dishington, d’origine écossaise, et mourut après moins d’un an de mariage, laissant sa veuve enceinte.

Ce fut cette veuve qui, remariée à un pasteur, vint à Skien en 1772. I*e fils posthume de son premier mari reçut, suivant l’usage, le prénom de son père, et fut le second Henrik Ibsen. Il prit la mer, et, en 1 7 9 8? — il avait alors 32ans — le navire, qu’il commandait, appelé Caritas , périt corps et biens devant le cap de Hesnæs, tout près de la petite ville de Grimstad, où nous verrons bientôt aborder son petit-fils. Le navire comportait un équipage de seize hommes ; mais, construit en 1749, il était vieux et en mauvais état. 3 Si le second Henrik Ibsen en était

1 Sur la généalogie de la famille Ibsen, voir l'article de Ch. Delgobe, clans le numéro de Noël de Volkebladet pour 1887, p. 47,

s V. le poème Korte betragtn'tnger , écrit à propos de la mort de son fils, par von der Lippe, qui épousa ensuite la veuve du défunt, où celui-ci est appelé Henrich Petersen Ipsen (bibliothèque de Kristiania).

3 Lœvenskjold, op . cit.f table annexée à la p. 255.

propriétaire, comme l’affirme H. Jæger \ cela ne prouvait pas qu’il fût riche. De sa jeune femme, Johanne Cathrine Plesner, il avait eu deux fils, dont le premier était mort tout de suite; le second, Knud Ibsen, le père du poète, était né en 1797, et n’avait donc qu’un an au moment du sinistre.

Johanne Cathrine Plesner, veuve à 27 ans, épousa en secondes noces un autre capitaine marchand, Ole Paus, qui cessa bientôt de naviguer, et de qui elle eut encore cinq enfants. Or, Ole Paus avait une sœur, Hedevig, mariée à un riche négociant, Johan Altenburg. Le jeune Knud Ibsen épousa leur fille, Marichen Cornelia Martine Altenburg, le 1 décembre 1825, et le premier né de ce mariage fut Henrik Johan Ibsen, comme l’indique l’attestation de baptême 2. Mais le nom de Johan a fini par tomber, et il n’a plus porté dans la vie, même dans les documents officiels, d’autre prénom que Henrik.

Son biographe, Henrik Jæger, a beaucoup insisté sur ses origines cosmopolites, danoise, écossaise et allemandes surtout. En effet, les familles Paus, Plesner et Altenburg, comme leurs noms le suggèrent, étaient venues d’Allemagne. Cela valait, sans doute, d’être noté, et ce serait fort intéressant si l’on pouvait se faire quelque idée de l’influence exercée par la race sur l’individu, indépendamment de l’action du milieu. Mais il s’agit seulement d’origines lointaines, presque certainement ignorées d’Ibsen lui-même, jusqu’au moment où son biographe les lui révéla. Celui-ci va jusqu’à dire : “ Peut-être pourrait-on trouver quelque mélange norvégien, si l’on voulait remonter dans les familles des femmes ; mais en ligne directe, pas une goutte de sang norvégien n’a ioué un rôle dans la formation du

1 H. Jæger, op. ci/., p. 2.

2 V. Ringeren n° n, 1898, p. 11, parmi les documents publiés par Siegwart Petersen.

Généalogie de la famille d’Ibsen

Gicrt Andersen Dissingthun et Grete Jansdatter Forman bourgeois de Bergen

en 172 6, m. 1766

Holterinanii, bourgeois de Bergen en 1676 et Anna Baijge

Peter Ibsen ép. B. Holtermann

Wenche Dissingthun ép. Henrik Ibsen

1738-1 780 remariée à J. v. d. Lippe (3 enfants)

Karen I. ép. Jœrgen Brunchorst 1727-1818 1736-1800

Knud Johansen Plesner et Marie Kall

Henrik Ibsen ép. Johanne Cathrine PI.

1770-1847 remariée à Ole Paus (5 enfants du second lit)

Johan Altenburg ép. Hedevig Pans

1 793' 1 848 sœur d’Ole Pans

Knud Ibsen

ép.

Marichen Cornelia Martine Altenburg 1799-1869

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