HENRIK IBSEN
Johan Altenburg I
Hedvig I.
née en 1832
mariée à H. J. Stousland
Nikolaï I.
Ole Paus I.
tempérament d’Ibsen, que l’on n’en a pas moins trouvé spécifiquement norvégien . ” 1 Or les origines norvégiennes ne manquent pas. Déjà la femme de l’ancètre danois, B. Holtermann, était norvégienne au moins par sa mère. La famille Dishington parait avoir existé à Bergen longtemps avant le mariage de Wenche Dishington, dont le père portait des prénoms norvégiens, Giert Andersen. 2 La présence de la famille Paus à Skien est constatée depuis environ 1650, celle de la famille Altenburg, depuis 1718, 3 et le nom du père de Johanne Cathrine Plesner, Knud Johansen, ne parait pas désigner un immigré.
Bien plus important que les lointains ancêtres d’Allemagne, d’Ecosse ou de Danemark, est le fait que, sauf Peter Ibsen et son beau-père, tous les ascendants du poète dont nous avons connaissance personnelle, ont tous été des Norvégiens, si haut que l’on puisse remonter, — et l’on voit que l’on peut remonter assez haut dans toutes les directions. Mieux que cela : tous ces ascendants étaient bourgeois de Skien, et y faisaient partie de la bourgeoisie commerçante, tous les hommes étaient marins ou négociants, et, le plus souvent, à la fois marins et négociants. En Norvège, on ne pourrait guère trouver de famille de ce genre où il n’y ait quelque mélange de sang danois, suédois, allemand et anglais. Ce qui est plus particulier à la famille Ibsen, c’est son homogénéité à la fois locale et sociale. Le jeune Henrik ne put avoir à aucun degré l’impression d’appartenir à une famille d’hôtes plus ou moins bien reçus, d’étrangers
1 Henrik Jæger, op , cit., p. 2-3. L’expression qu’il cite provient de la seconde étude consacrée par Georg Brandes à H. Ibsen en 1882.
2 Un Jœrgen Dissingthun, né en 1671, qui aurait donc pu être le grandpère de Wenche D., était déjà établi à Bergen (d’après un poème publié à l’occasion de la mort de sa femme, Christina Elisabeth Mohrsen, à la bibliothèque de Kristiania).
3 Renseignements de M. J. A. Schneider.
LA FAMILLE D’IBSEN
imparfaitement acclimatés. Tout au contraire, il n’aurait pu se sentir plus complètement chez lui dans son milieu, même s’il avait été fils de cultivateurs.
Si les membres de la famille étaient très semblables par la profession et la condition sociale, il y avait entre eux, pourtant, des différences. Les Plesner étaient alors, il semble, gens assez modestes. Les Altenburg passaient pour avoir de l’aisance. Les Paus jouissaient d’une grande considération : nombre d’entre eux avaient été prêtres ou juristes, notamment juges cantonaux du Haut-Telemark. 1 C’est par là que les Ibsen confinaient à l’aristocratie locale. Ibsen, dans une lettre à G. Brandes 2, parle des liens de parenté qui existaient, à la fois du côté de son père et de sa mère, avec presque toutes les a familles patriciennes ” de Skien, et il cite notamment les Cappelen, — la plus ancienne, et, après les Lœvenskjold, la plus importante famille de l’endroit. Ce devait être un cousinage éloigné, dont on trouve une confirmation indirecte dans ce fait que D. v. Cappelen fut le parrain de Knud Ibsen.
Les Paus étaient, la plupart, assez peu communicatifs ; on a même dit, avec quelque exagération, semble-t-il, qu’ils étaient tous extrêmement renfermés et d’une approche difficile. La mère d’Ibsen, fille d’une Paus, n’avait rien de renfrogné : elle était, au contraire, aimable et prévenante, mais peu expansive, il semblait qu’une sorte de pudeur ou de timidité l’empêchât de donner une expression plus vive à ses sentiments, et cette attitude de réserve, devint plus marquée avec l’âge. “ Elle était, dit sa fille, une femme douce, affectueuse, l’âme de la maison, toute à son mari et à ses enfants. Elle se sacrifiait elle-même constamment. Il n’y avait en elle ni
1 Lœvenskjold : op. ciL, pp. 36 et 1 C7.
3 Brève, II, n° 166.
amertume ni reproche.”1 “ Henrik Ibsen avait pour sa mère un culte profond. C’était une femme silencieuse et douce, généreuse à l’excès, toute de dévouement et de pitié.”2 Tous les intimes d’Ibsen, sa femme, 3 sa belle-mère Magdalene Thoresen, dans une interview, ont dit la vivacité du souvenir que sa mère lui a laissé. Toute une série de femmes bonnes et dévouées, dans son théâtre, en portent témoignage. — On peut ajouter qu’un dessin d’elle au pinceau, petit motif décoratif à personnages, très simple, mais de libre allure, semble indiquer des dispositions que l’on retrouve chez son fils.4
La grand-mère Ibsen, remariée à Ole Paus, était, pour l’époque, une dame fort cultivée. Elle prenait intérêt à tout ce qui se passait de son temps. Mais son aspect était sévère, et elle avait des sentiments très religieux.
On voit dans la famille, jusqu’ici, de l’intelligence, de la curiosité, de la bonté poussée jusqu’à l’abnégation, mais avec un sérieux, une rigueur, un manque d’expansion peu encourageants. Voici maintenant un autre tableau. Le grand père Ibsen, qui mourut en mer à 32 ans, avait l’esprit vif et curieux, l’humeur joviale, aimait plaisanter et faire des farces. Son fils Knud Ibsen tenait de lui, peut-être avec un goût un peu plus fin. C’était un homme aux manières très polies, causeur spirituel, aimable, fort apprécié de son entourage, mais craint, aussi : car, s’il était sans méchanceté, sa causticité pouvait devenir blessante quand il était irrité contre quelqu’un. Il aimait la gaieté, la table et le vin, dont on usait alors sans
1 Henrik Jæger, op. cit. p. 5.
2 Harald Hansen, dans le Figaro du 2 janvier 1891, d’après M. Sigurd Ibsen.
3 Karl Larsen : Den ephke Fr and, p. 251.
4 Au Musée de Skien.
LA FAMILLE D’IBSEN 13
modération, — mais les mœurs de Skien étaient plutôt moins excessives qu’ailleurs. Il aimait surtout la société, et recevait beaucoup. Sa maison parait avoir été de celles où l’hospitalité était la plus large et les réceptions le plus fréquentes.
Sauf une silhouette, que je n’ai pu voir, de la mère de Henrik Ibsen, il n’existe pas, que je sache, d’autres portraits de la famille, que ceux des grands parents Altenburg, portraits dont la reproduction photographique se trouve au musée de Skien : Madame Altenburg a une figure sérieuse, énergique, dont le menton volontaire et le haut front se retrouvent presque exactement chez son petit fils. Une personne de Skien, dont le père a été pendant vingt ans en relations presques quotidiennes avec Knud Ibsen décrit ainsi les parents du poète : “ Le vieux Knud Ibsen était de taille un peu au dessous de la moyenne, mince, visage ovale, nez assez long, un peu fort, légèrement arqué, petite bouche, peu d’intervalle entre les yeux, qui étaient malins, cheveux blonds, qu’il portait assez longs, et qui frisaient un peu au bout. Sa femme avait les cheveux noirs, elle était plutôt petite, et, lorsque je l’ai connue, un peu courbée ; ses yeux étaient intelligents et profondément pensifs, les mêmes yeux qu’on retrouve chez Madame Stousland et sa fille Mlle Anna Stousland. ” 1 (Ces dames sont la sœur et la nièce de Henrik Ibsen). Il n’existe pas non plus de portrait d’Ibsen enfant. Mais il avait les cheveux noirs, comme sa mère, et il résulte de toute cette description et des deux portraits conservés qu’il tenait physiquement surtout de sa mère et de sa grand-mère maternelle, c’est-à-dire de la famille Paus. Toutefois, en ses yeux bleus à la fois si réfléchis et si pleins de malice, on dirait qu’il a, comme ne pouvant choisir, simplement
1 Lettre de M. H. Houen à M. J. A. Schneider, du 13 mai 1913.
cumulé les caractères — difficilement conciliables — de son père et de sa mère.
Mais dans quelques pages de souvenirs qu’il a écrites en 1881, il ne parle pas de sa famille. Un sentiment de discrétion très délicat, et qu’il tenait de sa mère, l’effarouchait, lorsqu’il s’agissait de parler de son être intime, et plus encore lorsqu’il devait parler de ses proches, et l’arrêtait, malgré tout son désir de s’expliquer devant le public aussi sous cette forme directe, et sans le couvert de ses personnages. C’est sans doute pourquoi il n’a pu nous donner, sur l’histoire de sa vie, plus que les “ Souvenirs d’enfance ” qui forment l’Appendice I du présent volume.
ANNÉES D’ÉCOLE
De la “ maison Stockman 1 ” où s’étaient passées les premières années d’enfance de Henrik Ibsen, ses parents allèrent s’installer à une centaine de mètres plus loin de l’église, dans la maison de sa grand-mère Altenburg, qui était beaucoup plus grande 2. Elle comprenait “un bâtiment principal à deux étages, avec dix chambres et sept poêles, plus la cuisine ; un bâtiment annexe avec lavoir, âtre, four, et marmite encastrée dans le
1 Elle était située au coin des rues actuelles du Prince et du Telemark. Ce n’est, d’ailleurs, pas là que Henrik Ibsen est né, d’après une déclaration de Knud Ibsen à M. H. Houen, mais dans la maison du négociant Wamberg, au coin de la rue du Roi et de la ruelle du Lion (aujourd’hui place de la gare), où ses parents, on ne sait pour quelle raison, étaient venus passagèrement habiter. Mais c’est bien à la maison Stockman, en face de l’ancienne église, que se rattachent les “ souvenirs d’enfance — La rue Henrik Ibsen unit Ma place” (celle où était l’église) et la “ place de la gare ”, qui est nouvelle. Prolongée le long du côté nord de la place nouvelle, la rue Henrik Ibsen y passerait devant l’emplacement de la maison Wamberg, et elle y passait lorsque le nom du poète lui fut donné par délibération du 2 oct. 1872. Le choix se trouvait donc justifié, mais le conseil municipal et Ibsen lui-même ne s’en doutaient pas.
2 Située au coin de la rue du Prince et de la ruelle de la Haie. Dans un tableau pour la taxe d’incendie, de 1817, elle était estimée 3000 speciedaler (env. 17.000 fr.) tandis que la maison Stockman n’était comptée que 1860 spd. (10.500 fr.). — Communiqué par M. J. A. Schneider.
mur, boulangerie, rouleau et chambre à provisions, plus un poêle ; en outre, un second bâtiment annexe, avec une chambre et un poêle, et un bûcher construit en charpente 1 *\ Et Ton voit que Knud Ibsen possédait, en outre, une distillerie, plusieurs magasins de marchandises sur le port ( sœboder), un terrain, six vaches, quatre chevaux, quatre cochons 2. Il dirigeait un commerce de boutique — objets fabriqués et produits coloniaux, ce que Ton appelait “ commerce paysan ” — et la boutique était tenue par son demi-frère Christopher Blom Paus. Bref, c’était un homme actif, dont les opérations étaient fort étendues. Soit qu’il ait conduit ses affaires avec un certain désordre et vécu trop largement pour ses moyens, soit qu’il ait trop aisément signé des endossements, vers la fin de 1834 il ne put plus faire face à ses engagements, et, pendant neuf mois, du 12 novembre 1834 au 22 août 1835, le journal de Skien est rempli de l’annonce des ventes aux enchères de ses biens. On y voit figurer non seulement Knud Ibsen, et sa belle mère, veuve Altenburg, mais aussi et des Plesner et des Paus. Il semble que toute la famille ait été plus ou moins atteinte. Toutefois Knud Ibsen fut seul ruiné. II vendit ses meubles et jusqu’à ses montres. Il parvint sans doute à désintéresser tous ses créanciers, car il lui fut possible d’acquérir, non loin au nord de la ville, une ferme dont le propriétaire venait de mourir 3.
Nordre Venstœb étâit agréablement situé sur un dos d’âne au centre d’une plaine bien cultivée, que bordent d’abruptes collines rocheuses couvertes de sapins : pays apprécié des
1 Ugeblad for Skien og Omegn, 1835, n° 22.
2 Ibid., passim.
3 Henrik Jæger dit à tort que la ferme de Venstœb fut tout ce qui fut conservé de la fortune des Ibsen. V. Ugeblad for Skien og Omegn, 1835, n° 20, où la vente aux enchères de cette ferme est annoncée.
ANNÉES D’ÉCOLE
pêcheurs et des chasseurs. La ferme comprenait 1 une maison de quatre pièces, avec la cuisine et le four attenants, une petite étable, une chambre à provisions où l’on accédait par un pont, un jardin planté de pommiers, et quelques champs. On a dû l’acquérir à bon compte, car elle avait été mise aux enchères après décès, et elle était fort délabrée. Elle pouvait comporter six à huit vaches. Le changement d’existence était grand. Cependant Knud Ibsen ne semble pas y avoir perdu sa bonne humeur. Le travail de la ferme ne devait pas être bien absorbant. Il allait à la chasse avec des amis de Skien, son voisin Cudrio, propriétaire de Sœndre Venstœb, et parfois son autre voisin Lœvenskjold, le châtelain de Fossum. Même, des gens de Skien, qui avaient formé une société de tir, se réunissaient, s’exerçaient, et tenaient la fête de leur concours annuel à Venstœb, évidemment moyennant une certaine contribution. u J’ai eu l’impression, dit mon informateur, qu’en somme on avait mené là-haut une vie assez gaie 2
Le jeune Henrik avait sept ans et demi lorsqu’on alla s’installer à Venstœb. On a beaucoup dit que le changement de fortune avait produit sur lui une impression profonde. Enfant précoce, d’une sensibilité vive, esprit réfléchi, on ne peut douter qu’il en a été frappé. Mais on a évidemment exagéré le contraste entre les réceptions si fréquentes dans les deux maisons de Skien, et la misère de Venstœb. A en juger par l’ironie d’Ibsen au sujet du paysage de pure architecture qu’il avait sous les yeux dans sa première enfance, on croirait plutôt que que l’habitation à la campagne a du lui être d’abord assez agréable, et que c’est seulement plus tard qu’il a compris la signification et l’importance du changement survenu.
1 Elle a été détruite par un incendie en mai 1913.
2 Lettre de M. H. Houen.
Peut-être cependant s’est-il senti plus seul qu’à la ville, où il avait des camarades. Il avait, il est vrai, deux frères et une sœur : Johan Altenburg était né en 1830, Hedvige, en 1 832, Nikolaï, peu avant la faillite, et Knud Ibsen eut encore un fils, environ deux ans après, qui fut prénommé Ole Paus. Mais pour Henrik, l’aîné, ses frères et sœur n’étaient qu’une ressource médiocre, d’autant moins grande qu’il était fort avancé pour son âge, et montrait un caractère d’une exceptionnelle gravité. II ne jouait pas comme les autres enfants, et, pour se protéger contre eux, se retirait dans un réduit, à côté de la cuisine, qu’il fermait au verrou, et cela, même en hiver, par des froids rigoureux. u Pour nous autres, dit sa sœur, il n’était pas, dans ce temps-là, un garçon agréable, et nous faisions toujours notre possible pour le déranger en jetant des pierres et des boules de neige contre son mur et sa porte ; nous voulions qu’il jouât avec nous, et quand nos attaques avaient lassé sa patience, il se précipitait dehors et nous poursuivait, mais comme il n’était habile à aucune espèce de sport, et que la violence était bien étrangère à son caractère \ il n’en était rien de plus ; il réintégrait son réduit, dès qu’il avait réussi à nous éloigner suffisamment1 2 Il était d’ailleurs gentil avec ses frères, et ne les taquinait pas. Il s’abstenait de prendre part à leurs jeux et volontiers les critiquait ; mais on ne sentait, même quand il se moquait, aucune méchanceté dans ses paroles 3.
1 Cependant, son plus jeune frère, interviewé par Erik Lie ( Herdens Gang, 1906), se rappelle avoir reçu de lui une gifle, un jour que Henrik avait invité les paysans du voisinage à voir jouer la comédie à Venstœb.
2 Presque tout ce qui concerne la vie de Henrik Ibsen à Venstœb reproduit Henrik Jæger : Henrik Ibsen, et literœrt li<vsbillede, 1828-1888. Les citations d’une lettre de Madame Stousland lui sont empruntées.
3 Verdens Gang, 19 mai 1903, article non signé, mais fait à l’aide de renseignements qui proviennent, paraît-il, de Madame Stousland.
ANNÉES D'ÉCOLE
En son réduit, sa “ salle d’études ”, il lisait, ou regardait les images dans de vieux livres. C’est évidemment un souvenir de Venstœb, cette réplique de Hedvig, à qui Gregers, dans le Canard sauvage , demande si elle lit les livres qu’elle trouve chez son père : u Oh oui, quand je peux, mais la plupart sont en anglais, et je ne les comprends pas. Alors je regarde les images. Il y a un très gros livre, qui s’appelle Harryson’s History of London ; il a cent ans, bien sûr ; et il y a dedans une telle masse d’images. En tête, est représentée la mort avec un sablier, et une jeune fille. Celle-là est vilaine, je trouve. Mais après, il y a toutes les autres images, avec des églises, des châteaux, des rues et de grands bateaux qui vont sur l’eau”. Et il s’amusait* à dessiner lui-même des images au crayon, ou à les peindre à l’aquarelle. Il lisait surtout les sagas des rois de Norvège, et la Bible, puis il peignait sur carton, en brillants costumes, les personnages dont il avait lu l’histoire, les découpait, et les fixait chacun sur un bloc de bois, pour les faire tenir debout, et les disposer en groupes variés. Il défendait rigoureusement que l’on touchât à la table où ces poupées étaient posées1.
Ou bien encore, il préparait des tours de magie. Sa sœur raconte : u On lui permit, plusieurs dimanches, de donner le soir une séance de magie dans une des chambres de la maison, et tous les voisins furent invités à y assister. Je le vois encore distinctement debout dans sa veste courte, derrière une grande caisse enveloppée et décorée pour la circonstance, et alors, il exécutait des tours qui, aux yeux des spectateurs étonnés, paraissaient de la sorcellerie. Personne ne savait, bien entendu, que dans la caisse était assis le frère cadet de Henrik, lequel s’était fait, d’avance, bien payer. Sinon, il avait menacé de faire
1 Ibid.
du scandale, et comme c’était là, pour Henrik, ce qui pouvait arriver de plus effroyable, il promettait toujours de faire ce que son frère exigeait ”,
L’unique amusement de plein air dont il se souciât était de bâtir, et il lui arrivait d’y mettre une ardeur extrême. “ Je me rappelle, entre autres, écrit la sœur, une forteresse, véritable œuvre d’art, me semblait-il alors ; elle avait exigé un très long travail de lui et d’un frère plus jeune. Mais la fortification ne devait pas durer; lorsqu’elle fut achevée, il lui donna l’assaut et la détruisit de fond en comble. ” Il avait construit cette forteresse en pierres, avec son frère Nikolaï, sur un tertre du voisinage. Henrik Jæger suppose qu’il aura voulu ainsi reproduire quelque fait historique, pour mieux s’en rendre compte. C’est très vraisemblable. De bonne heure, il aima se rendre compte. Mais il n’a pas dit quelle était son idée, car sa pensée était solitaire.
Il parut sans doute trop ambitieux d’envoyer à 1’ “ école latine ”, ou lycée de Skien, l’enfant pauvre. Il suivit les cours d’une école privée à l’usage des classes moyennes, où les mêmes matières étaient enseignées, sauf le latin. Il dut parcourir chaque jour à pied, et sans manteau, les cinq kilomètres qui séparaient Venstœb de la ville: la vie était rude, en ce temps-là, et cela n’était pas exceptionnel. L’école était dirigée par deux licenciés en théologie, Johan Hansen et William Fredrik Stockfieth. Celui-ci vivait encore en 1892, lorsque J. B. Halvorsen rédigea l’article Ibsen de son dictionnaire des écrivains norvégiens, et il fut prié de résumer ses souvenirs. L’ancien maître se rappelait son élève comme un garçon tranquille, aux yeux singuliers, qui montrait un goût peu ordinaire pour le dessin, mais que rien, à part cela, dans son allure et ses dispositions, ne distinguait. 1
1 J. B. Halvorsen, N. Forf.-Leks., t. III, p. 3
ANNEES D’ECOLE
C’est au cours de religion, donné par l’autre directeur, qu’Ibsen semble s’être le plus intéressé : il en complétait les leçons par la lecture de la Bible. Un élève de la même école, qui est resté plusieurs années sur le même banc que lui, a conservé de son camarade un souvenir plus vivant que leur maître :
u Malgré bien des changements et des différences, il y a aussi bien des ressemblances où il se retrouve, pareil à lui-même et reconnaissable, le gamin à l’esprit lucide, l’intelligence profonde, l’humeur un peu vive et irritable, l’âme fougueuse, la langue acérée, volontiers satirique, mais en même temps amical et bon camarade. — A l’école, Ibsen avait déjà une curieuse disposition pour le dessin et la peinture. Bien des gens pensaient que dans cette voie il devait pouvoir devenir un artiste remarquable. Il y a sans doute encore des possesseurs de quelques uns de ces tableaux où il peignait avec ses simples couleurs à l’eau les vues des environs de Skien, par exemple la forge de Fossum dans son cadre d’un romantisme pittoresque, que l’on apercevait de la maison où ses parents habitaient alors. Je me rappelle très bien comme ces dessins resplendissaient à nos yeux d’enfants. Je possédais moi-même un petit tableau qu’Ibsen m’avait donné, un pâtre assis au sommet d’un rocher ; c’était superbe. — Ibsen était plus haut d’une tête que tous les gens. Il apprenait l’histoire avec ardeur. Dans sa façon de raconter des faits historiques, dans ses conversations sur les personnages historiques, il montrait une profondeur de conception et une chaleur qui devaient éveiller fortement l’attention. Il avait un goût particulier pour la vieille histoire classique. — Le souvenir me revient du silence qui se fit dans la classe lorsqu’Ibsen lut son travail écrit, un rêve qu’il avait rédigé, et je me rappelle combien mon imagination d’enfant en fut saisie.
Je n’ai, bien entendu, aucun moyen de reproduire exactement, ou de contrôler ma mémoire dans les moindres détails, et l’on doit se rappeler que c’est un enfant qui a raconté cela, ou qui l’a rêvé ou vécu, comme on voudra. Les traits essentiels en étaient à peu près ceux-ci :