‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 3 sur 103 · STRUCTURE ECONOMIQUE · texte numérisé non relu

STRUCTURE ECONOMIQUE

structure économique très particulière, et comme un peuple de paysans — de paysans-propriétaires. Nous sommes obligés, en français, d’employer deux mots pour désigner cette catégorie sociale, parce que l’idée de la propriété et l’idée de la culture du sol sont dissociées dans notre esprit, tandis que le mot norvégien bonde (pluriel bœnder) contient ces deux idées indissolublement liées. Aussi la population rurale (c’est-à-dire comptée en excluant les villes de plus de iooo habitants environ) formait près des neuf dixièmes de la population du pays, et les familles vivant de la culture du sol en représentaient plus des trois cinquièmes. Cette masse paysanne, prépondérante dans le pays par la puissance économique qu’elle représentait au double titre de son travail et de sa propriété, avait été longue à prendre conscience de son importance sociale. Elle était pour cela trop dispersée, trop habituée aussi à subir l’arbitraire des autorités, enfin, trop peu instruite.

L’enseignement primaire que recevaient les paysans était, en général, fort rudimentaire, et donné principalement par des instituteurs ambulants qui allaient faire l’école, pendant quelques semaines, successivement dans différentes fermes. Et pourtant, le progrès de l’instruction, même dans ces conditions assez précaires, avait été si grand depuis la loi de 1827, où le principe de l’obligation scolaire avait déjà été introduit, que le savoir lire et écrire était, dès cette époque, à peu près universel en Norvège. 1 * * 4

Tous les voyageurs ont dit leur étonnement de rencontrer des paysans aussi instruits. J. J. Ampère dit tenir des libraires

1 V. The school System of Norway, dans le Journal of the Society of Arts du

6 oct. 1854. Plus précises, les statistiques publiées à partir de 1861, ne

comptent, dès le début, que 6.000 enfants environ sur 200.000, moins de

4 p. 100, qui échappent à l’obligation.

danois qu’ils vendaient, relativement à la population, w beaucoup plus de livres en Norvège qu’en Danemark, et cela non seulement dans les villes, qui d’ailleurs ne sont pas nombreuses, mais encore à l’intérieur du pays 1 On pouvait trouver jusqu’en des masures isolées dans la montagne, une géométrie, Kant, une traduction de Rousseau, plus souvent les vieilles sagas, mais surtout des livres religieux et la Bible. L’instruction à la campagne progressait encore depuis la loi de 1827, mais la lecture ne s’étendait pas aux journaux et à l’actualité 2.

Les paysans norvégiens 11e formaient pas toutefois une masse compacte, aux intérêts identiques. Il y avait, principalement dans l’est, les grands hœnder , qui exploitaient des propriétés assez vastes pour leur donner une large aisance, ou même la richesse ; ils étaient fort orgueilleux, et nombre d’entre eux se vantaient de descendre de familles nobles ou royales, et pourtant non seulement ils résidaient sur leurs terres, et en dirigeaient euxmêmes l’exploitation, tous ou presque tous y travaillaient aussi de leurs mains. Au contraire, vers l’ouest et le sud, on ne voyait guère que des petits propriétaires, qui ne parvenaient souvent qu’avec peine à vivre du seul travail agricole. Il y avait aussi des fermiers, peu nombreux. D’après un poète, husmand d’origine, et qui avait un vif sentiment de classe, le nombre des propriétés insuffisantes approchait de la moitié du nombre total. Il fallait alors que le bonde ajoutât au produit de sa terre par son travail de pêcheur, voiturier ou commerçant 3. Enfin, tout au bas de cette échelle paysanne, les kusmœnd louaient une petite partie du sol de quelque grande ferme, à bail ou à vie, souvent avec l’obligation de fournir sur la ferme une certaine quantité

1 J. J. Ampère : Esquisses du Nord , p. 106.

2 A. O. Vinje, dans Andhrimner , 2me trimestre, n° 1.

3 A. O. Vinje, ibid., z™ trim., n° 8.

STRUCTURE ÉCONOMIQUE xxvn

de travail gratuit ou à salaires réduits. Leur condition, assez variable, était le plus souvent fort misérable, comme on le voit par l’exemple de cet homme, qui n’avait ni chèvre ni poule, et renvoyait son fils ainé, afin de pouvoir nourrir les autres, dès qu’il le jugeait capable, à dix ans, de se tirer d’affaire tout seul 1 2. Nombreuses sont les histoires de ce genre. Il y avait 60.000 husrruend et 47.000 journaliers

Si, dans l’ensemble, les classes agricoles norvégiennes jouissaient d’une situation économique plus avantageuse et d’une influence plus grande que les cultivateurs des autres pays, les hautes classes sociales, par contre, menaient une existence assez modeste. Tout d’abord, les familles d’origine noble étaient fort peu nombreuses, et, sauf une, pas bien riches. Les titres de noblesse étaient d’ailleurs supprimés depuis 1821. Ce que l’on considérait comme l’aristocratie du pays, c’était la “ classe des fonctionnaires ”, c’est-à-dire, les familles qui, par tradition, fournissaient la plus grosse part des contingents universitaires. On pouvait bien citer quelques-unes de ces familles, qui avaient de la fortune ; mais ce n’était guère mieux qu’un léger appoint au traitement, et la plupart des fonctionnaires, même des familles les plus anciennes et les plus considérées, n’avaient pour vivre rien de plus que ce qu’ils gagnaient par leurs fonctions. Us constituaient donc surtout une aristocratie intellectuelle, ou du moins, d’instruction, puisque c’était là leur seule supériorité. Les étudiants u gagnent généralement de l’argent, soit par des leçons particulières, soit par des emplois en sous-ordre du gouvernement. Il en est peu qui ne contribuent pas à leur entretien 3. ”

1 H. Meltzer : Stnaabilleder fra folkelbvet, II, 50.

2 Halvdan Koht : Die 48 er Arbeiterbenjoegung in Nor<wegeny dans Archiv ür die Geschichte des Socialismus und der Arbeiterbenuegungj 1912, p. 237.

5 R. G. Latham : Nor<way and the Nornvegtans I, p. 56.

Le reste de la bourgeoisie comprenait les négociants, les industriels, etc., souvent plus riches que les fonctionnaires, mais rarement beaucoup plus, car l’industrie en était à ses débuts, et les capitaux trop rares ne permettaient guère les grandes entreprises. Cette bourgeoisie commerçante et d’affaires était, en général, de mœurs assez grossières, et n’obtenait plus, à cette époque — du moins comme classe et si l’on excepte quelques familles — qu’une estime très modérée dans l’opinion du cc monde La profonde dépression économique produite en Norvège par la politique de Napoléon I avait rapidement mis fin à la brève période de splendeur qui avait élevé, un instant, au plus haut rang de la société les représentants les plus éminents de cette classe, dans les dernières années du dix-huitième siècle.

On conçoit que les ouvriers, dans une société ainsi composée, tenaient peu de place. En 1850 on ne comptait, dans les villes, que 12.145 personnes occupées dans l’industrie. Sauf un assez petit nombre employés dans les mines, un plus grand nombre dans les scieries, presque tous les ouvriers norvégiens étaient des artisans, soit libres, soit encore groupés en corporations souvent jalouses, et plus dispersés encore que les paysans. Leur condition était misérable. La plupart des ouvriers de Kristiania logeaient leur famille dans une chambre unique, souvent cave ou mansarde, généralement avec une cuisine commune à deux ou trois familles L On commençait bien à sentir les effets d’un essor économique qui devait, peu d’années après, faire croître assez notablement les salaires 2, mais les années 1845 à 1850 furent des années de mauvaises récoltes, et la misère était grande. Et l’état des mœurs était déplorable parmi les ouvriers, l’alcoolisme

1 Ejlert Sunclt : Om Piperviken og Ruselœkbakken.

* Berefning om Kongeriget Norges œkonomiske tihtand i aarene 1851- 1855, P- 4-

VIE POLITIQUE

sévissait surtout, développant les instincts brutaux, et les législateurs ne leur témoignaient aucune bienveillance. Sans doute, les Norvégiens n’étaient pas, comme le croyait une reine de Suède, “ un peuple nomade à qui manquent les choses les plus nécessaires et nourri exclusivement de poisson séché et de pain d’écorce ” \ Mais la vie était rude par le climat, par l’arbitraire des autorités locales, et surtout par les faibles salaires et le niveau de vie trop bas qui en résultait. Les instituteurs ambulants, parce qu’ils étaient nourris lorsqu’ils enseignaient, étaient considérés comme ayant un bon métier 1 2. Ils recevaient environ 70 fr. par an.

Cet état économique s’explique par les conditions géographiques. Les cultivateurs, dans les pays montagnards, ont pu généralement, mieux qu’ailleurs, défendre leur indépendance et leur propriété. Dans les montagnes presque partout si abruptes de la rocheuse Norvège située à l’extrême Nord, le paysan des temps anciens était roi dans son domaine hors d’atteinte. La géologie a été déterminante. Sans elle, on ne pourrait comprendre la profonde différence que l’histoire a progressivement accusée entre la Norvège et la Suède. Et l’isolement du paysan norvégien sur sa terre explique aussi le caractère national, tel qu’il apparait dans les sagas, l’esprit réfléchi, la passion concentrée, les résolutions mûries dans le silence, l’humeur sombre, non par nature, mais par l’empreinte de l’habitude forcée, puis, quand l’occasion se présente de se livrer à une sociabilité vivement désirée, l’exubérance folle, la gaieté, les farces et la violence.

1 Cité d'après J. E. Sars : Norges politiske historié , 1814-1885, p. 32.

2 A. O. Vinje, dans Andhrimner , zmt trim., n° 3. Vinje avait été lui-même instituteur ambulant.

Et la géographie a, en grande partie, déterminé l’histoire. Un moment est venu, où la féodalité norvégienne a disparu par ses querelles. Le pays est devenu presque sans résistance une province danoise. Les fonctionnaires danois ou les Norvégiens à demi danisés des villes l’ont gouverné. Mais tous ces changements qui se produisaient dans les hautes sphères politiques et administratives ont beaucoup moins modifié qu’ils ne l’auraient fait ailleurs la division de la propriété et la vie profonde du pays.

Cependant, vers la fin du XVIIIe siècle, on en eut assez de la domination danoise. Non que l’on voulût s’affranchir de 1’ u autocratie paternelle ” des Oldenbourgs : la tradition loyaliste était trop forte. Mais on voulait une plus grande autonomie nationale. C’était l’époque où l’on croyait volontiers que tout dépend du w progrès des lumières ”, et le fait que la Norvège n’avait pas d’université propre, et devait recruter parmi les étudiants de Copenhague la classe si importante de ses fonctionnaires, apparaissait à tous les Norvégiens comme le signe essentiel d’une infériorité insupportable. L’université de Kristiania fut fondée en 1 8 1 1, à l’aide des souscriptions apportées dans un grand élan d’enthousiasme national, en pleine période de dépression économique. On commença ainsi à réaliser l’autonomie par cet effort spontané, dans l’ordre intellectuel. Et cette origine a sans doute contribué à augmenter encore le prestige dont jouit toujours l’université nationale dans les petits pays, et particulièrement dans les pays du Nord.

Mais cela ne suffisait pas pour satisfaire le besoin d’autonomie. Dans beaucoup de régions les paysans se plaignaient des fonctionnaires, — des fonctionnaires civils, à cause de leur arbitraire, et des fonctionnaires religieux à cause du rationalisme, alors très répandu parmi les pasteurs, tandis que les paysans

VIE POLITIQUE

avaient conservé des tendances mystiques. Et, d’autre part, le sentiment national se répandait parmi les bourgeois norvégiens, très influencés par les idées du XVIIIe siècle français. Ces deux courants distincts se reliaient, grâce à l’expansion des théories physiocratiques 1 : la société reposait sur l’agriculture, et la liberté norvégienne reposait sur le libre cultivateur, Y odelsbondey ou paysan de franc alleu, dont l’institution bien nationale était une supériorité pour le paysan et une promesse d’avenir. La glorification du paysan fut à la mode, en même temps que les doctrines du gouvernement démocratique.

La tradition, le loyalisme des Norvégiens auraient sans doute empêché ces idées d’avoir aucun effet pratique, si les diplomates n’avaient, en 1814, enlevé la Norvège au Danemark, pour la donner à la Suède. Ils voulaient, comme on sait, punir le roi de Danemark de son alliance avec Napoléon. Us voulaient aussi payer le concours de la Suède, dont le maréchal Bernadotte, devenu prince royal de Suède sous le nom de Cari Johan, avait tourné les armes contre la France. Déliés de leur loyalisme, les. Norvégiens se déclarèrent royaume indépendant, et réunirent à Eidsvold une assemblée nationale qui procéda, le 17 mai, à l’élection d’un roi national, après avoir voté une constitution extrêmement libérale : celle-ci, en effet, donnait à une Chambre unique, le Storting, tout le pouvoir législatif, et n’accordait au roi ni le droit de dissolution, ni le veto absolu. C’est la constitution écrite la plus ancienne qui existe en Europe, et la Norvège s’apprête à en célébrer le centenaire cette année. L’existence de cette constitution était pourtant bien précaire, à ses débuts. Bernadotte fit la guerre à la Norvège. Mais il n’était pas en posture de faire une guerre sérieuse ; la campagne

1 V. Gerhard Gran : Norges Dœmring , p. 1 41-154.

ne fut poussée à fond d’aucun des deux côtés et ne dura que quinze jours : les Norvégiens consentirent à s’unir avec la Suède, à condition que ce fût seulement une union personnelle sous un même roi, et Bernadotte accepta la constitution qu’ils s’étaient librement donnée.

Telles sont, très rapidement indiquées, les circonstances singulières qui ont amené les fonctionnaires norvégiens à rédiger, en pleine période de u glorification du paysan ”, une constitution toute à l’avantage de celui-ci *, et qui ont fait reconnaître un pareil texte au moment où allait se former la Sainte-Alliance. Cette liberté “ autant dire, trouvée 2 ” avait été obtenue sans révolution. Il s’agissait de la conserver. Deux forces la menaçaient : d’une part, la classe même des fonctionnaires, qui l’avait instituée dans un moment d’enthousiasme, mais qui ne tarda pas à trouver excessive la part d’influence accordée aux paysans, gens trop grossiers pour mériter une telle confiance ; et d’autre part, le pouvoir royal, car Bernadotte s’était promis, en acceptant la constitution, de l’interpréter è son gré. Or, — combinaison imprévue, — ces deux forces qui se seraient naturellement unies dans tout pays où aurait existé une monarchie que l’on aurait pu considérer comme nationale, ne purent s’allier intimement en Norvège, où le roi apparaissait trop comme le représentant du pays voisin. Envers la dynastie nouvelle et le pacte de 1814 se développa très vite un loyalisme, mais réservé, prudent. On était sur la défensive. Ceux qui subissaient l’influence de Stockholm étaient vus avec méfiance. Et ainsi la monarchie unionelle empêcha l’esprit démocratique de s’endormir.

Pour se défendre contre les empiétements de Bernadotte, les

1 Voir J. E. Sars : Indledning til Grundloven , p. 194 sqq.

2 J. S. Welhaven tSaml. Digterwerker , I, p. 160.

VIE POLITIQUE xxxiii

Norvégiens n’avaient qu’une arme assez fragile : la Constitution. D’autant plus fragile que les paysans ne comprirent pas tout de suite combien elle était précieuse, justement pour eux. Les efforts mêmes de Bernadotte pour la modifier dans un sens monarchique ont détourné les fonctionnaires de leur tendance à la modifier dans un sens bureaucratique. N’y touchez pas ! devint le mot d’ordre. Les “ patriotes” surtout — c’était le nom qu’on donnait aux plus ardents réformateurs — la considéraient comme une sorte de palladium de la liberté nationale, et nombreux étaient les paysans chez qui elle figurait en bonne place, u encadrée et sous verre ”. Mais il s’agissait de l’appliquer. En 1821, le Storting se trouva pour la troisième fois devant la loi qui abolissait les titres de noblesse, et que le roi avait deux fois refusé de sanctionner. Loi insignifiante par elle-même, car elle visait deux personnes seulement, et tout le monde était d’accord sur le fond, mais un troisième vote la rendait loi définitive sans la sanction royale. On osa ce troisième vote, et Bernadotte, malgré plusieurs ébauches de coup d’état, finalement jugea préférable de ne pas insister. Ainsi la démocratie norvégienne s’habituait à une méthode de fermeté prudente appuyée sur le respect de la loi.

Cependant les paysans suivaient les événements politiques avec un intérêt de plus en plus vif, et ils allaient donner à la vie politique norvégienne un aspect très particulier, en rapport avec la structure économique du pays. Ils avaient figuré à l’assemblée d’Eidsvold et aux Stortings 1 suivants, mais leur rôle y avait été assez humble, à côté des fonctionnaires, bien

1 Le Storting était élu tous les trois ans et se réunissait pour une seule session de trois mois, dont la prorogation, toujours courte, dépendait de la bonne volonté royale. Une indemnité de séjour aux députés pendant la session était prévue par la Constitution même.

plus nombreux, et qui se considéraient comme naturellement destinés à diriger la politique. Tout à coup, aux élections de 1832, la classe des cultivateurs compta 45 élus sur 96 membres du Storting, alors que les fonctionnaires étaient en minorité, avec 35 membres. Les paysans devenaient une puissance politique.

La révolution de 1830 avait eu un grand retentissement. La bourgeoisie était encore trop imbue des principes de 1789, trop enthousiaste de la jeune liberté nationale, trop habituée à exalter le libre paysan norvégien, pour s’effrayer de cette nouveauté. L’oeuvre d’Eidsvold fut continuée, poursuivie avec une vigueur nouvelle, et cette fois avec la collaboration active des paysans. L’autonomie communale compléta la constitution libérale. La fête du 17 mai, où l’on célébrait l’indépendence, fut consacrée définitivement. Un nationalisme à tendances radicales, parfois assez étroit, et dont le poète Henrik Wergeland fut le héros, alla jusqu’à recommander l’usage exclusif des produits nationaux, les vêtements de bure des cultivateurs, et l’eau de vie de pommes de terre norvégienne. Les paysans-propriétaires n’oubliaient pas leurs intérêts. Ils supprimèrent peu à peu l’impôt sur la terre, attaquèrent les fonctionnaires, rognèrent leurs traitements, et malgré bien des abus réformés, leur politique d’économie fut souvent très mesquine. Us provoquèrent ainsi une réaction contre leur avènement au pouvoir.

Cette réaction, très violente dans la forme, commença dès avant le storting paysan de 1833, par des polémiques littéraires, qui seront racontées plus loin. Mais une querelle entre deux poètes, commencée en 1830, ne se serait pas prolongée jusqu’en 1838, et n’aurait pas presque entièrement absorbé, pendant ces huit années, toute l’attention du pays, si elle n’avait pas eu une signification politique, et une signification sociale profondes.

VIE POLITIQUE xxxv

Dans le domaine purement politique, l’entrainement dû aux théories démocratiques presque universellement admises en Norvège, et aussi l’idée — généralement répandue dans les Chambres représentatives à leurs débuts — qu’il ne faut pas laisser se créer de partis, et que les membres doivent se faire, sur chaque question, une opinion purement personnelle, avaient empêché que l’on se rendît clairement compte qu’au Storting il y avait désormais, en réalité, plus qu’une opposition de partis : une véritable lutte de classes. Dans le domaine de la littérature et celui des relations sociales, on s’en aperçut plus vite, et le grand reproche que l’on adressa surtout à Wergeland fut qu’il avait mauvaise tenue. On railla les excès du u nationalisme de bure ” et l’on se lamenta sur la grossièreté triomphante.

On peut bien imaginer, en effet, que ces paysans, brusquement élevés à une situation dirigeante, étaient mal préparés à jouer un rôle si nouveau pour eux. La forme laissait particulièrement à désirer, car ils devaient se sentir gênés dans le costume bourgeois, et bien plus gênés encore d’être obligés de parler le norvégien des villes, qui était, à la prononciation près, du danois, et différait très notablement de leurs dialectes. Les textes qu’ils proposaient ne furent pas toujours rédigés dans une langue claire et correcte. Fait plus grave, ils avaient assez généralement tendance à ne rien voir au delà de leurs intérêts de classe immédiats, ce qui les amenait parfois à méconnaître leurs intérêts véritables, et donnait à leur action un caractère de mesquinerie. Le manque de conceptions supérieures était sensible, et Wergeland, démocrate qui faisait le plus délibérément confiance aux paysans, n’était pas le dernier à s’en apercevoir : c’est pourquoi il se montrait surtout préoccupé de développer dans le peuple une instruction suffisante pour le mettre au niveau de sa tâche. Pourtant, la bourgeoisie s’est complu à exagérer les

xxxvi LA NORVÈGE VERS 1850

défauts de la classe rivale : si réelle qu’ait été parfois leur inexpérience, il semble bien qu’il faut attribuer, pour une grande part, aux paysans, le mélange de prudence patiente et de fermeté hardie qui a permis de maintenir et de réaliser la constitution de 1814.

Et puis, ce n’étaient pas, du moins, des politiciens vulgaires, ces paysans qui n’étaient pas qualifiés pour devenir ministres, qui ne pouvaient retirer aucun avantage personnel de leur action. La session parlementaire finie, chacun se retirait sur sa terre, reprenait la charrue et soignait ses bestiaux. Plusieurs d’entre eux, dès les premiers Stortings, ont acquis une grande influence et une grande notoriété : tous restaient des paysans. Même un homme comme Ole Gabriel Ueland, qui devint le chef de la fraction des petits propriétaires, et réussit, plus tard, à organiser avec Johan Sverdrup le grand parti de gauche, continua toujours à cultiver sa ferme. C’est ainsi qu’à Sverdrup, qui le consultait, le 3 juillet 1858, sur la fondation d’un club politique, ce Cincinnatus parlementaire s’excusa de répondre avec deux mois de retard, parce que la proposition lui était parvenue au moment où il avait la faux en mains pour les foins, commencement des grands travaux d’été.

Cependant, à la période tumultueuse qui avait suivi la révolution de 1830, succéda une période de calme, où le Storting, de moins en moins politique, s’occupa presque exclusivement du progrès matériel. O. G. Ueland essaya bien, en 1845 et 1848, d’unir les paysans dans le vote d’une adresse où il demandait un changement dans le personnel et les pratiques du gouvernement. Mais cette tentative pour constituer en parti les forces parlementaires paysannes, et pour introduire indirectement la responsabilité ministérielle, venait trop tôt : elle échoua complètement. La bourgeoisie norvégienne se rapprocha du trône

VIE POLITIQUE

et fit bloc contre les paysans, tandis que ceux-ci menaçaient de se diviser. Ils ne représentaient d’ailleurs plus le libéralisme radical, mais seulement un étroit égoïsme de classe. Us votaient, par exemple, contre la suppression du paragraphe constitutionnel qui interdisait aux Juifs l’entrée du royaume. Us n’avaient pour eux ni la majorité, ni la force d’une idée. Les principes sommeillaient. Ou plutôt, un principe nouveau triomphait : le positivisme matérialiste. C’était celui du juriste Anton Schweigaard, le vrai chef de la bourgeoisie désormais.

Même au Storting de 1848, les révolutions de l’Europe ne ramenèrent pas, comme en 1830, l’état d’esprit démocratique — du moins parmi les hautes classes. La Norvège, toute raisonnable et uniquement soucieuse de sa prospérité économique, reconnaissait les capacités de l’aristocratie des fonctionnaires, et s’en remettait à eux.

Page 1