LA SOCIÉTÉ BOURGEOISE ET LES DÉBUTS DE LA LITTÉRATURE NATIONALE
Statistique de la librairie. — Médiocre culture intellectuelle dans la société bourgeoise. — Efforts pour instituer une sociabilité plus élégante. — Caractère provincial de la littérature norvégienne, même à Kristiania.
Petits vers de société. — Maurits Hansen. — - Bjerregaard. — La profession d’écrivain n’existe pas. — Haute culture de quelques personnes. — Copenhague considéré comme le centre de la civilisation.
L’ouvrage considérable de Xavier Marmier sur la Littérature Scandinave 1 (1838) est divisé en deux parties, l’une sur la littérature danoise, l’autre sur la littérature suédoise. On pourrait croire qu’il a ainsi voulu mettre en évidence la différence des langues, et réunir les écrivains danois et norvégiens, dont la langue, surtout alors, était la même, tandis que le suédois n’en différait guère moins que, par exemple, le hollandais. Mais telle n’était pas son intention. Il ne lui est simplement pas apparu qu’il y eût une littérature norvégienne. Tout ce qu’il trouve à en dire se réduit à ceci, que la Norvège, devenue indépendante, “ ne peut manquer de se signaler quelque jour par ses travaux.
1 Publié dans la collection des “Voyages de la Commission scientifique du Nord, etc. ” où il forme un volume de 558 pages in-8°.
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Déjà, trois de ses poètes, Bjerregaard, Wergeland, Velhaven, (sic) l’ont chantée avec enthousiasme l. ”
Et s’il a eu tort de passer si vite sur un poète comme Wergeland, il est vrai que les débuts de la littérature norvégienne indépendante ont été extrêmement modestes. Si, précisant et étendant l’enquête de X. Marmier à la totalité des publications de tous genres, en même temps qu’à la période 1814-1847, on fait la statistique de la librairie norvégienne 2, on constate une pauvreté presque incroyable. En tête vient la théologie avec 591 ouvrages, soit 18 par an, y compris les catéchismes, bibles, traductions et rééditions. La littérature vient aussitôt après, avec 441 ouvrages et 530 volumes, d’une valeur totale de 1300 frs. environ. Si l’on en défalque un tiers environ de traductions et rééditions, on trouvera que pour 26 francs environ, chaque année, on aurait pu acheter les 10 ouvrages originaux qu’a produits la littérature, en moyenne, pendant cette période. Le plus grand nombre de ces ouvrages sont des recueils de poèmes, ou même renferment un seul petit poème. Vingt-huit seulement ont atteint la seconde édition, parmi lesquels un, Flora ou le langage des fleurs , a été jusqu’à cinq. Le nom de l’heureux auteur n’est pas indiqué.
Il semblerait, d’après cela, que les besoins intellectuels étaient alors assez médiocres. On a vu, pourtant, que les paysans étaient avides de lecture et d’instruction. Mais ils devaient se contenter des vieux livres ; la séparation des classes était plus avouée en ce temps-là, et la production littéraire était à l’usage exclusif de la bourgeoisie. Or, cette classe prépondérante, qui protestait si haut contre la grossièreté de ses adversaires, qui prétendait agir
1 Loc. cit.y p. 307.
* Mart. Nissen : Aperçu statistique de la littérature norvégienne 1814- 1847, dans Norsk Tidsskrift for V'tdemkab og Littérature III, p. 177.
dans l’intérêt de la civilisation en combattant Wergeland et les ambitions paysannes, n’avait pas elle-même des mœurs particulièrement raffinées. Si l’on se grisait beaucoup dans le peuple, on ne le faisait guère moins dans la “Société”. Une pièce de 1824 montre un paysan qui se vante de n’avoir jamais vu personne s’en aller de chez lui sans être gris \ mais trois étudiants y parlent aussi d’eau de vie à tout propos. “ On entend continuellement parler de tel ou tel, qui était fort intelligent, mais qui est devenu imbécile à force de boire, ” 1 2 A Bergen, se griser était la seule forme d’amusement ; à un dîner, la maîtresse de maison apparaissait au commencement du repas, ne disait pas un mot, et disparaissait discrètement au dessert, pour laisser les hommes boire à leur aise3. On n’éprouvait nulle honte, et les “ originaux ” étaient nombreux. La sœur de Wergeland, dans ses souvenirs de jeunesse, s’écrie : “ Quel temps !... les passions, le vice, le ridicule se manifestaient alors sans gêne et sans masque, mais quels types ne voyait-on pas résulter de ce désordre ! Ces mœurs produisaient une écume, une lie de quantité de gens errants, dont bon nombre étaient des fous ” 4.
La culture intellectuelle, dans la bourgeoisie, était assez médiocre. Un pasteur norvégien, Claus Pavels, qui avait commencé, en Danemark, à écrire un journal de sa vie, jugea inutile de continuer lorsqu’il arriva en Norvège : “ Qu’avais-je à noter ? L’existence vide, sans joie, que je menais parmi cette race sans civilisation, les gens quelconques, falots, avec qui chaque jour j’avais parlé ou dîné...”5 Ceci est relatif aux
1 Fjelde'Ventyret, Acte II, scène IV.
* R. G. Latham, loc. cit I, p. 201.
3 Gerhard Gran : Norges Dsrmring, p. 1 6.
4 Camilla Collett : Samlede Skrifter, I, p. 32.
5 Claus Pavels : Biografi og dagbceger , 1864, p. IV.
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dernières années de l’époque danoise, et l’instruction fit dans la bourgeoisie des progrès rapides pendant la première moitié du XIXme siècle. Mais une femme très distinguée, parlant des étudiants de 1830 environ, peut dire encore: “ Des jeunes gens sortis de l’Université attiraient l’attention, on parlait d’eux, il y en avait parmi eux d’intelligents, fort capables, mais souvent avec des connaissances prodigieusement rudimentaires” 1. Si les connaissances des étudiants les plus capables étaient à ce point bornées à leur savoir professionnel, à quel bas niveau devait se tenir la culture moyenne ?
Ce qui manquait, c’était un milieu intellectuel. En dehors des sociétés dramatiques d’amateurs, dont plusieurs donnaient des représentations sérieuses, les gens étaient, pour leur développement intellectuel, entièrement livrés à eux-mêmes, il n’y avait pas de lien entre eux, pas de-’vie littéraire ou artistique commune, donc pas d’entraînement. Car il y avait bien des artistes norvégiens ; par exemple, les peintres Dahl et Tidemand, et d’autres encore, sont fort intéressants ; mais iis vivaient à l’étranger, et la première exposition d’art sérieuse a eu lieu en 1849. Les revues littéraires, toujours très médiocres, végétaient. Il n’y en avait généralement qu’une à la fois, ou deux, pendant un instant. En 1831, il n’y en avait aucune2. Les journaux, il est vrai, y suppléaient un peu, et publiaient d’indigestes articles de six et huit colonnes, après lesquels il ne restait rien à lire.
L’Université produisit cependant tout de suite une certaine vie intellectuelle, au moins à Kristiania. Claus Pavels lui-même, nommé à Bergen, u où il n’y a rien que prose ” regrette a la
1 Vilhelmine Ullmann, f. Dunker : Fr a tyveaarene og liât mere , PP- 70-7i-
a V. Paul Botten-Hansen : La Norvège littéraire.
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nourriture intellectuelle plus haute à laquelle j’étais habitué à Copenhague et à Kristiania 1 M, C’était là qu’on trouvait la meilleure société dramatique, et pendant la période de prospérité commerciale de la fin du dix-huitième siècle, il s’y était développé une brillante vie mondaine, d’une élégance mianglaise, mi-française, mais avec des formes souvent un peu frustes, et l’usage immodéré de la boisson. Depuis lors, les familles de riches commerçants, ruinées, avaient disparu ou étaient devenues familles de fonctionnaires : celles-ci constituaient à peu près toute l’aristocratie du pays — aristocratie de naissance, mais peu fortunée, le plus souvent, sans aucune fortune, et qui ne se conservait que par l’obtention des grades universitaires. La sociabilité se trouvait donc nécessairement réduite à un modeste courant de relations bourgeoises, mais non sans prétentions.
La classe des fonctionnaires s’estima obligée de faire des efforts pour soutenir le rang d’une capitale. Après 1830 surtout, au lieu des beuveries, on eut des soirées avec du thé et des manières. Mais cela convenait mal, peut-être, à la liberté d’allure habituelle aux Norvégiens, et la crainte de commettre quelque incorrection leur imposait des attitudes figées. “ Dans une fête on a honte aussi bien de ses façons de tous les jours que de son costume de tous les jours, on se met donc un habit du dimanche et une contrainte du dimanche, et la virtuosité mondaine consiste à les porter tous deux à peu près convenablement 2 Et comme cette critique (de 1834) avait porté, on passa bientôt à l’autre extrême, et l’on put faire dire à un gandin de 1839 : u C’est aujourd’hui le goût le plus délicat de montrer de la liberté dans les manières. Si on a les cheveux
1 Claus Pavels, loc. cit.y p. 475.
2 J. S. Welhaven : SamL Digterverfyr, I, p. 142.
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bien frisés, on peut s’y gratter autant qu’on veut, avec des gants glacés les mains se fourrent partout, on peut prendre, avec des pantalons à la mode de Paris, les positions les plus sans-gêne, et bailler et rire à l’aise avec des dents brossées, bref, quand on est comme il faut , comme moi, il n’est rien que l’on ne puisse se permettre 1 Il paraît que, pour Kristiania, petite ville de province, le passage à la dignité de capitale était difficile. Et les étrangers sympathiques à la Norvège confirment ces critiques des Norvégiens eux-mêmes. Le Danois P. L. Mœller les trouve rustiques, froids, peu accessibles. Trop de gens se gênent “ pour exprimer leurs sentiments naturels par crainte de se compromettre et de ne pas paraître aussi civilisés qu’ils prétendent l’être 2
Cette bourgeoise norvégienne avait évidemment encore, vers le milieu du XIXme siècle, un caractère un peu primitif, et le sentiment même qu’il en était ainsi contribuait à augmenter la raideur des gens. Mais les mœurs étaient d’une cordiale familiarité, l’hospitalité, d’un usage courant. Hors de Kristiania, P. L. Mœller trouvait le peuple norvégien “ remarquable par ses mœurs patriarcales et une extraordinaire naïveté. ” Le manque de naturel de la haute bourgeoisie dans ses efforts pour importer une vie élégante venait peut-être en partie de la simplicité même des relations habituelles dans une société où l’on ne voyait pas de grandes fortunes, mais au contraire une égalité relative des conditions. Cette égalité n’impliquait pas toutefois une plus grande aisance dans les rapports entre les classes sociales. Malgré les idées libérales qui avaient été, au commencement du XIXme siècle, à peu près universellement admises
1 H. Wergeland s Selskabet “ Kringla ”, dans Digter-v^rker og pros. Skr.t
IV, p. 364-
2 Gœa, 1846, Skizxer fra Norgey pp. 258-262.
en Norvège, le rang de chacun était strictement observé. Une jeune fille, suivant sa position sociale était frœken , ou simplement jomfru ; une femme était fru , ou seulement une “ madame ” ou même encore : u la mère ” — termes qui avaient tous des applications précises. Ce souci du rang, des distances, est caractéristique d’un monde trop étroit, et d’une vie provinciale. Il y avait là, en effet, une cause de gêne considérable dans la vie des Norvégiens : ils appartenaient à un trop petit pays, où tout le monde connaissait chacun. Le respect humain, la préoccupation d’être comme les autres, et l’ennui de n’être pas tout à fait comme les autres, dominaient. Et alors, il n’y avait pas de milieu : ou l’on gardait une réserve trop guindée, ou l’on se déboutonnait complètement. L’observation mutuelle, les commérages, absorbaient beaucoup de temps, les cancans couraient. Sur les hommes qui attiraient l’attention, se créaient facilement des légendes. La presse comptait infiniment moins que le bavardage de tout le monde. Chaque homme public était jugé d’après l’opinion qui se formait sur son caractère et sa vie privée. Il était difficile “ d’être soi-même ”.
Ce fut aussi une littérature provinciale que produisit, après 1814, la société bourgeoise norvégienne. Les poètes étaient nombreux. Chacun rimait, comme chacun savait un peu dessiner. Chansons à boire, épitbalames, poèmes à propos d’une naissance, d’une mort, d’un anniversaire. Les chansons patriotiques étaient naturellement fort en honneur. “ Quand la terre s’ébranlerait, l’orage ne pourrait abattre les montagnes de Norvège ”, affirme une des plus goûtées. On publiait ces vers dans les journaux, très accueillants, même en plaquettes, quelques uns allaient jusqu’au volume. Sur un poète — peut-être le meilleur — de cette époque, Bjerregaard, l’histoire littéraire