LITTERATURE PROVINCIALE
dérée comme une inconvenance. Un des premiers articles de critique littéraire fut vivement blâmé, uniquement pour ce motif que l’on s’en prenait à un brave homme h
Tels furent les pauvres débuts des lettres en Norvège, lorsque le pays se trouva séparé du Danemark. La part brillante, parfois principale, qu’avaient eue les auteurs norvégiens dans la littérature commune jusqu’en ses derniers temps, si récents encore, semblait promettre une plus riche floraison. Ces premiers essais paraissent confirmer pleinement les appréciations des Norvégiens eux-mêmes sur le bas niveau de la culture dans la bourgeoisie d’alors. Et pourtant, il ne manquait pas en Norvège de gens fort instruits. Tout le monde, parmi les fonctionnaires, parlait l’allemand couramment ; les mémoires de Conradine Dunker montrent que la connaissance du français était fort répandue, on pourrait presque dire, générale ; les personnes qui lisaient l’anglais étaient beaucoup moins nombreuses, mais non pas rares. A défaut de littérature norvégienne, on pouvait ainsi lire les auteurs danois, suédois, allemands, français, et quelquesuns pouvaient y ajouter les auteurs anglais. La famille de Conradine Dunker, sœur du professeur Hansteen, était très cultivée. Le père de Wergeland avait un savoir étendu. Mais faute de sociabilité, de vie intellectuelle commune et locale, de revues servant d’intermédiaires, de musées et d’expositions d’art, et de tout ce qui contribue à la formation d’un milieu intellectuel, la culture restait une affaire purement individuelle, et les individus capables d’un effort isolé en vue d’une jouissance littéraire sont rares. On s’exaltait à propos de la Constitution, du i 7 mai, du “ paysan à franc alleu ” et de la u vieille Norvège ”, — mais pour que naquît une véritable vie
1 D’après G. Gran, loc. cit p. 66.
intellectuelle, il fallait que la nation prît conscience d’elle-même au lieu de s’affirmer en des formules déclamatoires. L’étude de la Norvège après 1814 montre l’importance d’une vie nationale pour l’art et la littérature : l’histoire littéraire et politique du pays a longtemps consisté dans ce passage d’un nationalisme trop verbal à un sentiment national plus calme et plus sérieux.
En attendant, les Norvégiens, avec tout l’excès de leur vanité patriotique, tombaient parfois dans un excès d’humilité : nous sommes un trop petit peuple, et trop pauvre, nous n’avons pas de traditions, nous ne pouvons nous permettre le luxe — littérature, art, science, idées — réservé aux grandes nations ; qu’il nous suffise de nous tenir au courant de ce qui se dit, s’écrit, se pense, chez elles. La bourgeoisie des fonctionnaires, surtout, moins férue de l’orgueil national qui s’alliait généralement à l’enthousiasme démocratique, considérait la Norvège comme une société en formation. Copenhague restait pour elle le vrai centre de la civilisation. Vers 1825, la femme du poète danois Paludan-Müller vient voir sa sœur, mariée à Kristiania, et l’on admire celle qui vient de Copenhague : u Dans toute sa manière d’être, elle était comme la messagère d’un monde d’une plus haute distinction, d’une vie intellectuelle plus riche et plus profonde que celle à laquelle nous étions habitués ” 1. La littérature, en Norvège, jusque vers 1850, c’est encore principalement la littérature danoise, qui justement venait, pendant la première moitié du siècle, de vivre son u âge d’or Les grands écrivains danois de cette époque, surtout Oehlenschlâger, J. L. Heiberg et Kierkegaard, étaient sans doute les auteurs les plus lus en Norvège, et l’on ne peut parler de la littérature norvégienne, sans les connaître.
1 Vilhelmine Ullmann : Fra ty<veaarene og lïdt mere, p. 83.