‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 7 sur 103 · QUELQUES POÈTES DANOIS · texte numérisé non relu

QUELQUES POÈTES DANOIS

Oehlenschlager et le romantisme national, conçu comme réaction contre la littérature humanitaire. — Ses tragédies. — Ses œuvres épiques. — Autres poètes romantiques.

J. L. Heiberg, ses vaudevilles, son importance comme critique. — Ses principes esthétiques. — Sa philosophie. — Poètes que l’on peut rattacher à Heiberg. — Paludan-Müller. — Goldschmidt.

Sceren Kierkegaard. — Emotion causée par sa philosophie religieuse.

On connait exactement les origines du romantisme en Danemark : elles le rattachent de la façon la plus précise à l’école romantique allemande. Au moment même où se fondait, à Iena, la doctrine littéraire nouvelle, se trouvait en cette ville un minéralogiste holsteinois, mais né et élevé en Norvège, Henrik Steffens. Le savant se passionna pour la littérature et la philosophie, suivit les cours de Schelling, fréquenta Weimar, et, le 31 décembre 1800, y souhaita la bienvenue au dix-neuvième siècle, lui quatrième, avec Schelling, Schiller et Goethe. L’été suivant, à Copenhague, en une longue conversation qui dura de onze heures du matin à trois heures de la nuit, il convertit à ses principes littéraires un jeune homme de vingt et un ans qui faisait des vers. Dès le lendemain, le

jeune homme écrivit d’enthousiasme un poème devenu célèbre dans la littérature danoise, “ les Cornes d’Or ”, Il s’appelait Adam Gottlob Oehlenschlâger, et fut couramment désigné jusqu’au milieu du siècle sous le nom de “ roi des poètes *\

Dès son premier volume, Oehlenschlâger a indiqué ce qui surtout l’avait séduit dans les idées de Steffens. Un poème dialogué, “ Jeux d’une nuit de Saint Jean ”, annonce déjà par la fantaisie, le ton lyrique et familier, la variété des rythmes, que l’on entre dans une époque littéraire nouvelle, où l’imagination prendra libre essor. Et l’allure capricieuse d’une fête populaire a permis à Oehlenschlâger, tantôt par des parodies, des discours satiriques ou des poèmes symboliques, d’exprimer ses mépris et ses enthousiasmes. C’est à Kotzebue et Iffiand qu’il en veut principalement, à ceux “ qui ne chantent que raison et devoirs ”, Arlequin soutient l’ancienne école :

Il y a ceci avec le feu du génie :

souvent il éclate avec trop de fureur.

' J’apprécie l’eau de la réflexion,

sur chaque strophe j’en ai versé un seau h

et il fait réciter “ l’hymne à la médiocrité ”, où sont vantés les poèmes “ bien raisonnables ” écrits

par zèle pour l’humanité, pour soutenir notre morale, bref : afin de se rendre utile *.

Pour remplacer cette plate poésie, un vieillard montre, dans une boîte d’optique, un cbateau féodal, un Kobold, et surtout Saxo le grammairien :

1 Oehlenschlâger : Poetiske Skrifter i udvalg <ved F. L. Liebenberg , tome I, p. 41.

2 Ibid. y p. 42-43.

OEHLENSCHLÀGER li

Quand, à l’heure sombre de minuit, on regarde la forêt obscure, et que la lune au visage blême se dresse au dessus des vieilles ruines, on éprouve une impression étrange, le passé et le futur s’élèvent, le présent vous échappe et meurt dans le voile de la futilité *.

Fuir le présent, et pour cela se réfugier dans le passé historique ou légendaire, se garder d’être utile, même indirectement, et d’exprimer aucune idée. Oehlenschlàger n’a pas même songé, d’abord, que le passé représenté par Saxo avait un caractère national. Il s’est trouvé poète national sans y avoir pris garde. Il a, naturellement, pris des principes de Steffens ce qui lui convenait. Non qu’il ait choisi avec réflexion, car la volonté réfléchie n’était pas son fait, mais il avait une telle spontanéité naturelle, qu’il était indépendant par simple incapacité de se soumettre à une discipline d’école quelconque. La soudaineté de sa conversion au romantisme est, à cet égard, caractéristique : c’est d’enthousiasme qu’il s’est, du premier coup, signalé comme un grand poète selon la formule nouvelle. Evidemment, Steffens n’a rien fait de plus que lui donner l’impulsion nécessaire, grâce à laquelle il a pu, si jeune, et sans effort, se découvrir lui-même. Double chance pour Oehlenschlàger, qui évitait ainsi les longs tâtonnements, et qui, à l’heure la plus propice, a donné au Danemark, comme sans y songer, les poèmes nationaux imprévus, et qui, pourtant, semblèrent comme attendus.

Oehlenschlàger est le type du poète heureux à qui tout réussit, doublement heureux, car son tempérament n’était pas de ceux que l’adversité fortifie, et le succès, il semble, était

1 Ibid., tome I, p. 53.

nécessaire au développement même de sou génie. u Aladdin ”, long poème dramatique touffu, plein d’une joie enfantine, est celui où il s’est le mieux exprimé lui-même, car lui aussi avait, sans la chercher, trouvé la lampe merveilleuse. Il y montre la victorieuse puissance de la foi en la force naturelle, par opposition avec la réflexion inquiète, qui doute. L’artiste est pour lui l’homme qui a reçu le don. Dans son u Correggio ”, Allegri est un peintre inconscient de sa propre grandeur, qui crée simplement par amour de son art.

Tout ce qui avait un caractère national était à la mode depuis longtemps déjà, mais on se contentait de traiter des sujets nationaux dans le goût français ou allemand. u Hakon Jarl ” *, écrit en 1805 sous l’influence de la lecture toute fraîche de Snorre, fut une révélation. On crut voir revivre les vieux guerriers Scandinaves, et depuis lors, le plus grand nombre des œuvres d’Oehlenschlâger ont été puisées dans les sagas, ou dans l’Edda. Ce qui lui plaisait dans ces sujets, c’était la grandeur dramatique d’actions où toujours la vie est en jeu. Il avait le sens du solennel et du sublime, un peu comme Corneille, mais avec moins de vigueur. La noblesse d’âme semble naturelle à ses héros, qui excitent en nous, aujourd’hui, une sorte d’admiration assez froide, comme pour des êtres qui vivent sur une autre sphère. Mais, par là même, la vérité de ses personnages est faussée, il a seulement remplacé la convention régnante avant lui par une convention nouvelle. D’ailleurs, son tempérament ne le destinait nullement à l’imitation des sagas, où le récit est toujours simple et d’une brusque sobriété; l’énergie volontaire et passionnée, la résolution silencieuse des anciens Scandinaves n’étaient pas les traits de caractère qu’il savait mettre en relief.

1 II en existe une traduction française dans le Théâtre d'Oehlenschlâgêr et de Holberg, par Xavier Marmier et David Soldi.

OEHLENSCHLÂGER

Au lieu de leur attribuer des sentiments longuement mûris, il aime les faire agir sous le coup d’impressions soudaines, d’exaltations sentimentales. Il est volontiers oratoire, et s’attarde, en un style fleuri et non sans enflure, à souligner leur héroïsme. II les peint tels qu’ils lui plaisent, et il ne s’est pas proposé de les représenter au vrai : le poète, selon lui, u doit ajouter quelque chose de la culture et de la douceur de son époque à la force trop sauvage du vieux temps héroïque Ses pièces, chargées d’épisodes, ne languissent pas ; mais l’intrigue y est souvent trop touffue et mélodramatique, et la construction n’en est pas toujours fort rigoureuse.

Dans ses “ tragédies ” nationales il a traité des sujets historiques ou légendaires empruntés aux sagas. Il a aussi pris “ Axel et Valborg ” aux chansons de gestes, et il a descendu le cours de l’histoire. A la mythologie, il a réservé d’autres formes poétiques, et c’est dans ses cycles épiques, les Dieux du Nord j Helge , la saga d'Œrvarodd , etc., qu’il s’est peut-être montré le moins infidèle interprète de l’esprit des vieux textes. Il y est plus familier, on y trouve même un humour, qui dans ses pièces n’apparait guère, sauf en quelques scènes épisodiques, et rien n’y gâte ses rares qualités de poète. Sa langue y est, comme partout, précise, concrète, et matérialise tout sous les yeux du lecteur. Les vers, très rythmés, sont chargés d’allitérations. Il est classique par la pureté de sa forme plastique, et il fait penser à son compatriote et contemporain Thorvaldsen. Son style, ses images, ont du relief et de la lumière. Ce n’est pas un u romantisme de clair de lune ” que le sien. Mais si, dans sa nature et sa poésie, on trouve bien des éléments qui composeraient mai le type du poète romantique selon la formule allemande, c’est cependant l’introduction du romantisme en Danemark, éclatante et sans retard, qui demeure son rôle historique essentiel.

Non que les sujets puisés dans les traditions nationales, surtout anciennes, fussent une nouveauté dans ce pays, lorsque débuta Oehlenschlâger. Mais jamais on ne les avait traités avec cette abondance, ni avec une connaissance aussi ample de l’Edda et des Sagas. Il a été le premier à révéler au public ces trésors nationaux, et il les a fait aimer.

Nikolaï Frederik Severin Grundtvig, né en 1783, était de tempérament violent, passionné, ambitieux, il avait une nature de lutteur, et formait avec Oehlenschlàger le plus parfait contraste. Tous deux cependant ont concouru à répandre la connaissance de l’ancienne littérature Scandinave, et Grundtvig est certainement celui des deux qui la possédait le mieux et en avait le mieux pénétré le caractère. Homme d’une rare vigueur physique et individualiste forcené, il aimait la brutale énergie des vieux âges, et parut, un moment, vouloir se faire sectateur d’Odin. Au lieu de cela, il devint pasteur, mais pasteur indiscipliné, toujours polémiquant, surtout contre la tendance rationaliste, menaçant de fonder une secte à part, et souvent sans cure. Il a traduit Snorre et Saxo en une langue très populaire, et composé des poèmes où il exalte dans les héros nordiques la force sans vaine sensibilité et la fière indépendance personnelle.

L’histoire tenait une grande place dans la littérature de cette époque. Le doux Ingemann, le plus pur représentant du romantisme sentimental, composait une série de romans dits historiques, dont le public ne s’est pas encore lassé, et un poème sur Ogier le Danois. Il aimait le moyen âge, et les chants populaires qui s’y rattachent [foikeviser ) l’ont principalement inspiré.

J. Carsten Hauch, pessimiste et stoïque, analysait en des drames peu faits pour la scène le caractère de sombres personnages à la volonté ardente, tels que Tibère, Grégoire VII ou

J. L. HEIBERG lv -

Charles Quint : poète profond et grave, en qui se marque le contraste entre un naturel romantique et une gravité de pensée moderne, ce qui le fait ressembler à Vigny. 1

Sans quitter sa ferme, l’étrange paysan Chr. Hviid Bredahl, plein d’amertume, de révolte et de bonté, écrivait ses w Poèmes dramatiques ” mal composés, baroques, mais d’une belle fantaisie, et dont la noble passion atteint parfois une intensité d’expression admirable.

On voit que le romantisme avait pris en Danemark les aspects les plus divers. Un poète du Jylland, le malheureux Steen Steensen Blicher, bien qu’il se rattache à la même école, ouvre cependant — trop tôt — une autre voie : épris des landes natales, il en décrit les aspects et les habitants dans des nouvelles parfois très réalistes, et se trouve ainsi, de loin, le précurseur de tout un groupe d’écrivains jyllandais actuels.

A peine plus jeune que les grands représentants du romantisme en Danemark, Johan Ludvig Heiberg, né en 1791, acquit de bonne heure une influence considérable sur le public et dans les cercles littéraires, et contribua grandement à un changement d’orientation. Son père, Peter Andréas Heiberg, était un homme d’esprit et de talent, que ses opinions avancées, presque républicaines, avaient obligé de s’expatrier. ^Sa mère, Madame Gyllembourg, remariée avec un baron suédois réfugié, compromis dans le complot contre Gustave III, avait le sens de l’élégance

1 Valdemar Vedel : Studier o<ver Guldalderen i dattsk digining, p. 187.

* Il était entré, en 1804, comme traducteur, au ministère des affaires étrangères français, et il y resta tout le temps du premier empire et quelques années au delà. On trouve dans ses Mémoires quelques détails intéressants sur les bureaux qui suivaient Napoléon pendant ses campagnes, ainsi que sur la vie modeste menée pendant la Restauration par quelques personnages qui avaient joué les plus grands rôles sous les régimes précédents.

dans les rapports humains. Elevé dans un milieu de haute culture, excellent musicien, J. L. Heiberg sentait vivement la beauté, mais aimait surtout la correction des formes, et on lui reprochait une sécheresse de cœur qui n’était peut être pas uniquement apparente. D’une intelligence souple et très dialectique, il acquit une connaissance sérieuse de quelques sciences, de la philosophie, et des littératures des divers pays, notamment de la littérature française et de la littérature espagnole. Il était ainsi merveilleusement armé pour la critique littéraire, vers laquelle le portaient ses dispositions naturelles. Il était, de plus, un redoutable polémiste, à qui ne manquait pas la nécessaire confiance en soi : “ Si mon talent, écrivait-il, était aussi grand que mon goût est correct, j’oserais me mesurer avec n’importe lequel de nos poètes ”

Il admirait Oehlenschlâger, mais ne craignit pas, avec toute la déférence due, d’indiquer les points faibles, qu’il trouvait surtout dans les tragédies. Par réaction contre ce théâtre historique et d’allure trop grandiose pour son esprit positif, et dans le désir de détrôner Kotzebue, qui sévissait alors sur la scène, il écrivit des u vaudevilles”. Se souvenant de Holberg, mais s’inspirant surtout des petites pièces de Scribe de la première manière, il composa des vaudevilles en un acte, à intrigues bouffonnes, bien construits, satiriques, gais, d’un caractère local très marqué, bien supérieurs à leurs modèles. La foule accourut au théâtre comme jamais on ne l’avait vu à Copenhague. J. L. Heiberg put se vanter d’avoir créé une nouvelle u comédie nationale”. Cependant il n’abusa pas de la faveur du public, et ne multiplia pas trop ses vaudevilles. Il donna des pièces romantiques comme w La Colline des Elfes”, inspirées par les chansons

J. L. Heiberg : Prosaiske S kr if ter, VI, p. ni.

J. L. HEIBERG

populaires, qui furent également très bien accueillies, et dont plusieurs sont encore au répertoire. Il a ainsi fondé au théâtre deux genres bien différents.

Ces succès donnèrent naturellement une autorité plus grande à sa critique. Il devint l’arbitre du goût, la plus haute autorité en matière littéraire. Il eut soin de ne pas se poser en chef d’école, et de ne pas faire apparaître au public les autres écrivains dans un rapport de dépendance spirituelle vis à vis de lui. Mais il eut un journal spécialement littéraire, ou beaucoup de jeunes gens débutèrent, et, bien que d’esprit très libéral en ce sens qu’il était très respectueux de l’individualité de chacun, il était en même temps très autoritaire au nom des principes de l’art.

Car il était un croyant ; il croyait à la philosophie de Hegel, et y soumettait ses actes. C’est ainsi qu’il n’aurait pas écrit de vaudevilles s’il n’avait “appris, par la philosophie hégélienne, à comprendre le rapport du fini avec l’infini, et ainsi conçu pour les choses finies un respect que je n’avais pas jusqu’alors, et dont le poète dramatique ne peut se passer.”1 Il me semble, toutefois, — si je peux me permettre d’énoncer, en profane, une simple impression à ce sujet, — que la doctrine de Hegel est devenue plus sèche, plus formelle, et, je dirai, plus statique, dans la pensée de Heiberg, car celui-ci n’avait guère le sens historique. Mais ce sont les idées de l’écrivain danois, et nofi de son maître, que j’ai essayé de résumer dans ce qui suit.

Les articles critiques ou polémiques de J. L. Heiberg étaient des chapitres d’un ouvrage sur l’esthétique qu’il n’a pas écrit, et qui se trouve ainsi épars en plusieurs volumes de ses œuvres, principalement dans une réplique à Oehlenschlâger et dans sa défense du vaudeville. Tout y

1 J. L. Heiberg : Prosaiske Skriftery II, p. 502.

repose sur la classification des genres, en partant du lyrique, qui est la poésie sous la forme immédiate, de l’épique, qui est la réflexion de l’immédiat dans l’objectif, et du dramatique, qui fond les deux en une unité supérieure. De là, par le mécanisme de la trinité hégélienne, on déduit tous les genres possibles, et le rôle du critique n’est pas de dire si une œuvre est belle, car une telle appréciation dépend du goût de chacun, mais de dire à quel genre cette œuvre appartient, et si elle est bien conforme aux règles de ce genre. En considérant ainsi les genres cultivés par les poètes “non comme quelque chose d’arbitraire... mais comme l’œuvre de la raison révélée dans leur génie, on place la poésie, — qui devient, si on la considère autrement, un des articles de luxe momentanés, — au rang de l’évolution de la race humaine et des Etats selon des règles nécessaires, et c’est seulement ainsi qu’on lui donne valeur et sens ” 1.

J. L. Heiberg veut que l’œuvre littéraire se suffise à elle-même et ne cherche pas à être utile, par exemple, en défendant des règles morales. Elle doit être, pourtant, conforme à la morale. “Il ne suffit pas, écrit-il à propos d’une pièce de Hauch, que le personnage méchant nous soit exactement présenté, comme dans une description anatomique ; il faut encore que nous puissions voir les forces morales objectives imposer des limites à l’action du mauvais souverain, et favoriser, par l’effet du crime, l’ordre éthique du monde. Mais plus l’analyse psychologique est approfondie, plus cette exigence est aisément remplie ; car mieux nous comprenons la mauvaise pensée et la mauvaise action, et plus, par suite, nous sympathisons avec elle en un certain sens, plus nous comprenons clairement la contradiction

1 J. L. Heiberg • Prosaiske Skrifîer, III, p. 280.

L'ESTHÉTIQUE DE HEIBERG lix

quelle enferme” l. C’est donc la vérité essentielle de l’oeuvre, et non l’intention de l’auteur, qui permet d’atteindre la conformité nécessaire avec la morale.

Le rationalisme, qui faisait prendre une position, en quelque sorte, extérieure, vis à vis des idées, accentuait l’opposition entre la matière, le sujet d’une œuvre, et sa forme. Avec le déclin du rationalisme, il est naturel que ce dualisme cesse. Aujourd’hui, le droit de la subjectivité s’affirme. La matière poétique perd son importance, et se dissout dans son traitement. C’est l’exécution qui importe. Aussi ne peut-on plus admettre des sujets trop massifs, et, par exemple, le drame historique est un genre épuisé 2.

C’est du théâtre que Heiberg s’est le plus occupé. Il entend le concept du dramatique dans un sens très étroit. “Les pièces destinées seulement à la lecture ne sont pas autre chose que des œuvres lyriques-épiques, qui ont pris la forme extérieure d’un drame sans pourtant en être un. Le véritable drame est toujours destiné à la scène, et n’obtient en dehors d’elle, ou s’il échoue à la représentation, jamais une existence réelle ; son exécution visible est son complément nécessaire, la moitié de son âme, comme la femme est la moitié de l’homme. C’est seulement lorsque par cette voie il est entré dans la conscience du peuple qu’il peut occuper sa juste et durable place dans la littérature”3. Et il ne suffit pas, bien entendu, qu’une pièce soit jouable et même qu’elle obtienne du succès, pour qu’elle rentre dans la catégorie du dramatique. Pour J. L. Heiberg, Goethe n’est pas un auteur dramatique, Schiller à peine. D’ailleurs, les Allemands n’ont pas, généralement, le sens du théâtre, et surtout de la

1 J. L. Heiberg : Prosaiske Skrifte r, IV, p. 379.

2 Ibid., IV, p. 398.

* Ibid., V, p. 335.

comédie, car il leur manque la gaieté légère, qui est un des traits du caractère national danois. Oehlenschlâger n’est pas davantage un auteur dramatique.

L’œuvre dramatique est donc — de même que toute autre œuvre littéraire, mais d’une manière plus immédiate — destinée au public. Il convient par suite de faire à celui-ci des concessions. “Un directeur de théâtre doit être attentif à la fois aux exigences du goût et aux exigences du public, et s’il ne peut les concilier, il prouve sa propre incapacité, de même que le poète montre son impuissance quand il ne peut résoudre le même problème. Car il est vrai que le public ne demande qu’à s’amuser, mais il veut aussi inconsciemment aller plus loin dans la notion du beau, et par là il donne lui-même l’occasion d’allier les deux ” l.

On voit combien Heiberg fait confiance au public, mais ce n’est qu’au grand public, et il regrette que “ le théâtre, après avoir été un divertissement... pour le peuple, qui, au total, n’est jamais sans imagination et jugement, s’abaisse à n’être qu’un passe-temps... à l’usage de la classe blasée que l’on appelle la société cultivée, pour laquelle le théâtre est surtout un sujet de conversation après le dîner, quand se fait la digestion”2. L’auteur — sans, bien entendu, obéir aveuglément au public — doit cependant tenir compte de ses sentiments, et éviter de le choquer. Si l’auteur éloigne de lui le public, ses œuvres sont comme si elles n’existaient pas : “ Etre seul dans son temps et son pays est la même chose que de ne pas être, c’est plutôt tomber, et c’est aussi impossible que de rester suspendu entre ciel et terre” 3.

1 J. L. Heiberg : Prosaiske Skrifter , VI, p. 61.

’ Ibid V, p. 371.

3 Ibid , VI, p. 61. La traduction rend mal le texte de J. L. Heiberg

L'ESTHÉTIQUE DE HEIBERG

Les idées esthétiques de J. L. Heiberg se rattachaient à l’ensemble de ses idées philosophiques. Il voulait, en littérature comme dans la vie, concilier l’idéal et la réalité. “Ni l’idéalisme subjectif, ni le réalisme objectif n’épuisent le concept de l’art. L’art véritable consiste précisément à faire cesser cette opposition, c’est à dire à trouver l'idéal dans la réalité, à les poser tous deux comme l’unité de l’âme et du corps”1. Et il admire Goethe, qui, par l’intuition de son génie, a deviné la philosophie de Hegel. En politique, il était conservateur, et raillait volontiers la sottise vulgaire des idées exprimées par l’opposition libérale. On vient de voir, pourtant, qu’il n’avait nul mépris pour u le peuple ”, mais bien plutôt pour “ la classe blasée que l’on appelle la société cultivée ”, et lorsqu’il critique un écrivain “ avancé ”, comme Gutzkow, il lui reproche surtout d’être un nouvel Iffland, et de n’avoir pas su mettre en relief les idées nouvelles dont il se prétend l’interprète 2. Par contre il analyse fort bien l’immoralité foncière de la morale bourgeoise de Scribe3. Il était optimiste, et croyait — sans nulle impatience — que le progrès se réaliserait par la volonté générale qui “ n’est pas la somme des volontés particulières, mais la volonté de la raison, révélée par les meilleurs ” : ainsi on atteindra l’unité supérieure où la contrainte nécessaire ne sera plus imposée du dehors parceque l’on s’y soumettra volontairement ; mais il estimait que l’on faisait fausse route : “ C’est l’autorité que l’on veut supprimer, sans réfléchir que cela ne doit pas

parceque le verbe traduit par “être”, en réalité signifie : rester debout. Il est peut-être bon de faire observer que la phrase d’Ibsen î “ l'homme le plus fort est celui qui est le plus seul” ne visait pas les rapports de l’auteur avec le public.

1 J. L. Heiberg : Prosaiske Skrifter> V, p. 243.

2 Ibid,, V, p. 336 sqq.

Lxn LA NORVÈGE VERS 1850

avoir lieu parce qu’on se place au-dessus d’elle, mais parce qu’on l’absorbe dans la libre intuition ” x.

Il a exprimé en partie ses idées philosophiques dans quelquesuns de ses poèmes. Dans sa “ comédie apocalyptique ” Une âme après la mort , notamment, il se montre profondément individualiste ; son principe d’autorité ainsi compris le lui permet, et l’âme qu’il condamne à l’enfer est celle d’un brave homme quelconque, et dont le crime est uniquement de n’avoir pas eu d’existence propre, car il a simplement copié le modèle de la vie conventionnelle. On voit que J. L. Heiberg admet l’expression des idées dans l’œuvre d’art littéraire, et ses poèmes lyriques sont souvent de ceux, les plus hauts selon lui, “ ou le poète s’élève à la même conception totale que le philosophe, et lui donne corps dans sa poésie ” 1 2.

Il faut toutefois que ce soient des idées très générales. Le concret, nécessaire pour les mettre poétiquement en valeur, n’a pas d’intérêt par lui-même, et s’il prenait trop d’importance, ce serait au détriment de l’idée. J. L. Heiberg n’a pas le sens historique et le réalisme est pour lui trop massif. Au théâtre, il n’aime pas “ le naturalisme des acteurs, qu’on pourrait aussi appeler leur sans-gêne à l’égard du public ” 3 ; il estime que les auteurs devraient raconter, et non mettre en scène tout ce qui produit une impression trop immédiate et sensible, “ les manifestations de force physique, par exemple, et, en général, tout ce dont l’effet se résume dans la perception par la vue et l’ouïe. Car cela fait disparaître l’illusion, qui est le principe du théâtre moderne ” 4. Parler des nécessités matérielles de la vie lui paraît

1 J. L. Heiberg : Pmaiske Skrifter , IV, p. 401.

2 Ibid,, IV, p. 430.

3 Ibid., V, p. 230.

4 Ibid., III, p. 261.

L'ENTOURAGE DE HEIBERG

d’une brutalité choquante. Ainsi la littérature, avec lui, et à sa suite, se créait un monde imaginaire, elle devenait un jeu et un luxe. La beauté de la forme devenait l’unique souci, et jamais dans la poésie danoise on n’avait connu d’aussi parfaits artistes du vers que les écrivains qui débutèrent tout de suite après lui. Mais la vie semble se retirer de leurs productions. Plusieurs semblent aimer le moyen-âge précisément parcequ’ils l’ignorent.

La vie privée de J. L. Heiberg a fini par être une application de ses idées. Après une longue jeunesse, très libre, mais non bruyante, il a épousé Johanne Luise Pâtges, qui a été la première grande actrice danoise, et il a vécu avec elle et avec sa mère, Madame Gyllembourg, en épicurien discret et raffiné. Maison hospitalière, élégante, où l’on recevait simplement les amis, qui étaient les gens les plus distingués de l’époque. Et dans cet intérieur très uni, chacun des trois travaillait de son coté, dans une parfaite indépendance.

Parmi les écrivains de l’entourage de J. L. Heiberg, il faut citer d’abord Madame Gyllembourg, qui se mit sur le tard, à écrire des nouvelles intéressantes par la finesse d’observation et une conception esthétique de la vie qui lui fait développer les principes d’une morale personnelle.

Puis, Henrik Hertz, poète et surtout auteur dramatique. Il a écrit des comédies en vers et des pièces romantiques, notamment La Maison de Sire Dyringy inspirée par les chansons populaires et les chansons de gestes. Ibsen puisera, pendant plusieurs années, à des sources analogues. L’habileté de facture, l’aisance du style sont les qualités maîtresses de Hertz, et elles sont, d’ailleurs, la marque de tous les écrivains de sa génération. Mais son moyen-âge est moins vrai que celui d’Ingemann. Hertz semble fuir la réalité, afin de mieux chercher à être

agréable et à faire illusion* Ses pièces ont obtenu un succès considérable, et on en joue encore plusieurs \ Cela n’empêche pas que la poésie de Hertz ne soit un peu “ Louis Philippe”.

On pourrait également reprocher à Christian Winther son romantisme bucolique, ses idylles auxquelles l’image ne parvient à donner qu’une vie factice. Mais il a exprimé avec vérité et simplicité la douceur de la nature danoise, et par ses poèmes d’amour il a été le plus grand lyrique du Danemark.

Plus jeune, Hans Christian Andersen a débuté dans le journal de J. L. Heiberg, et peut, malgré l’hostilité que lui témoigna Hertz, être nommé à côté des précédents. Il est l’auteur des contes célèbres, plutôt dits qu’écrits, pleins d’humour et d’une imagination vraiment enfantine, où s’exprime merveilleusement sa nature, car il était un grand enfant, d’une vanité inquiète et d’une sincérité toute naïve. Ses autres œuvres sont nombreuses : pièces qui sont des contes dialogués, descriptions de voyages brillantes par la richesse du détail, souvenirs qui sont un conte vécu, et romans mal composés, irréels, et parfois exquis, lorsqu’il raconte des personnages ingénus, dont le caractère est précisément d’ignorer la réalité.

Frederik Paludan-Müller, né en 1809, se rattache au même groupe d’écrivains par ses premières œuvres. Il a écrit La Danseuse , simple histoire d’amour contée à la manière de Byron, coupée d’épisodes et de réflexions développées sur un ton léger, le tout en strophes semblables à celles du Don Juan . Mais son esprit n’était pas celui de Byron. Il était hégélien et conservateur, comme J. L. Heiberg, et il a même, dans ses vers, com-

1 Un drame lyrique de Hertz est traduit en français : La fille du Roi Rene (Nouvelle Bibliothèque nationale, n° 131).

Page 1