‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 8 sur 103 · NOUVEAUX COURANTS · texte numérisé non relu

NOUVEAUX COURANTS

battu les libéraux. Pourtant, par son œuvre capitale, Adam Homo , il s’écarta de la poésie un peu vide de ses aînés. C’est un énorme roman en vers, dont le héros “ peu romantique marche au pas de la prose ”, comme le poète l’annonce dans le prologue. Fr. Paludan-Müller a voulu représenter l’homme en général, — et le Danois en particulier, — en sorte qu’on peut voir dans Adam Homo un type national. C’est un homme ni meilleur ni pire que d’autres, ni mieux ni moins bien doué, assez bien, cependant, et qui réussit dans la vie, reste honorable, avec la dose d’égoïsme ordinaire, devient honoré, baron, etc. Œuvre puissante par l’ironie dont elle est constamment imprégnée. Car il est facile de se moquer du philistin, mais Paludan-Müller, tout en le faisant ridicule, a su nous le rendre sympathique, en nous montrant que le philistin, c’est tout le monde.

L’ironie était, d’ailleurs, très à la mode, en Danemark, avant le milieu du XIXme siècle. Réaction, sans doute, contre le ton des anciens de la littérature, Oehlenschiâger, Gründtvig, Ingemann, dont le ton, lorsqu’ils étaient seuls, avait été trop sérieux. J. L. Heiberg, avec ses vaudevilles, avait changé cela. Mais son comique est sans amertume, son ironie romantique est douce, et sourit des réalités. Le public ne se plut pas moins à des railleries d’un genre tout nouveau, plus précises et mordantes. En 1840 un journal satirique, à la fois politique et littéraire, Le Corsaire , obtint un extraordinaire succès. Son fondateur, Meïr Goldschmidt, jeune homme de 21 ans, d’opinion aussi républicaine qu’il était possible alors, et de tendance sociale assez vague, mais fort avancée, essaya de s’y montrer, avant tout, impartial, et attaqua, en politique, tous les partis. En littérature, il s’en prit surtout à Hertz et à J. L. Heiberg, et aussi, malgré lui, à Soeren Kierkegaard, Celui-ci, malgré la

vivacité de la querelle, a salué comme “ un bon livre ” le premier roman de Goldschmidt, Un Juif

Soeren Kierkegaard est un philosophe religieux. Ses écrits sont uniquement destinés à l’exposé de sa doctrine. Ses œuvres n’en comptent pas moins parmi les plus belles de la littérature danoise. Sa langue est variée, pleine de mouvement, et d’une émotion qui exprime sa sensibilité passionnée. Les images, tantôt rares, tantôt multipliées, sont toujours neuves et dans un rapport étroit avec le développement de la pensée. Elles s’élargissent souvent en symboles. Et les idées, parfois exposées comme conclusion d’une dialectique très serrée, le sont fréquemment aussi sous d’autres et très diverses formes. C’est ainsi que Soeren Kierkegaard a écrit un très beau roman, Le journal du Séducteur, des études de critique littéraire, — et même musicale — et de véritables poèmes en prose. Dans son premier grand ouvrage, en deux volumes compacts dont l’unité logique est évidente, mais composés chacun d’œuvres distinctes, il n’y a presque pas de philosophie pure. D’autres ouvrages sont entièrement abstraits, d’autres encore sont disparates, les raisonnements philosophiques et les parties littéraires s’y succèdent et s’y mêlent étrangement, et du contraste même qui en résulte, Sœren Kierkegaard a su tirer parti.

C’est grâce à tout cela qu’un système profondément original, souvent abscons, et, en plusieurs points, hardiment contradictoire, — un système, par certaines de ses conclusions, vraiment monstrueux, et en opposition avec toutes les tendances instinctives de l’homme en général, et particulièrement du Danois du dixneuvième siècle, a pu directement atteindre un large public, et, indirectement, la nation toute entière. Sœren Kierkegaard a été amené à cette variété de formes parce qu’il était naturellement

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poète — dans le sens dano-norvégien où le mot digter s’applique couramment à un écrivain qui n’a jamais écrit en vers — car en lui le poète et le penseur se confondent, et il semble bien que l’intuition a sur son esprit une influence plus décisive que la dialectique. Et son œuvre n’a de valeur à ses yeux que parcequ’elle est un acte. Il veut ramener à la notion du vrai sentiment religieux. C’est uniquement dans ce but qu’il écrit, et c’est pour secouer l’apathie du public, pour obtenir des lecteurs et fixer leur attention, qu’il a voulu, avec une sorte d’amertume à l’idée qu’un tel détour était nécessaire faire concurremment œuvre de poète et de penseur.

Cette œuvre s’est présentée sous l’aspect d’une double série de publications. Les unes, sous des pseudonymes divers, décrivaient les deux premiers u stades ” de la vie, par lesquels tout homme doit d’abord passer, le stade esthétique et le stade éthique. Son premier ouvrage, Ceci — ou cela (1843) semblait offrir le choix entre les deux, et indiquait à peine le troisième, le stade religieux. En même temps, et sous son nom, il publiait des Discours d' édification. Les deux séries se réjoignirent par un Post-scriptum non scientifique pour conclure , “ par Anti-Climacus, publié par S. Kierkegaard ”, et l’on put ainsi voir que l’énorme ensemble formait un tout conduisant au point où, dès l’origine, il l’avait voulu. Cette conclusion fut ensuite suivie de divers ouvrages dans lesquels il n’est plus guère question que du stade religieux.

^Une sorte de légende se forma, qui manifestait l’admiration excitée à la fois par la puissance dialectique, la beauté littéraire, et la force de volonté que révélaient l’œuvre et la vie de S. Kierkegaard. Il semblait qu’il eût tout prévu, réglé d’avance.

1 V. le premier des Dtapsalmata en tête d ' Enten-Eller.

Même les attaques du Corsaire et les caricatures qui avaient fait de lui une des figures les plus connues de Copenhague, avaient été voulues par lui, ses promenades, toutes ses habitudes, étaient calculées avec réflexion afin de forcer l’attention et de s’attirer un plus large public.1

Ce n’est pas le lieu de résumer son système. 2 II est probable que la plupart de ses lecteurs n’ont pas tiré, de la masse un peu chaotique de ses livres, une connaissance approfondie de sa doctrine. Mais S. Kierkegaard, avec tout son appareil métaphysique, est surtout un psychologue, et, au moins en un sens, un esprit concret. Par là un aspect essentiel de sa pensée apparaissait clairement. Concret, non parce qu’il s’occupe soit de la science matérielle, soit de la succession historique, ou de la vie sociale. Ce sont là, au contraire, les domaines qui lui sont le plus fermés. Son individualisme outrancier l’empêche de considérer les hommes en tant que collectivité. Mais son analyse psychologique n’est pas abstraite, l’idée générale n’est rien pour lui, car il est en réaction contre Hegel, dont la méthode de conciliation des contradictoires lui paraît facile; c’est l’individu qui est tout, et celui-ci est bien un être vivant, car c’est sa personnalité qui importe : la subjectivité est la vérité, elle est le bien. Toute la question est de savoir quelle est la qualité de cette subjectivité, c’est à dire avec quelle énergie elle se mani-

1 V. avec quelle facilité un homme comme Lorentz Dietrichson accepte la légende, dans son chapitre enthousiaste de : Indledning i Studiet aj Danmarks litteratur i <vort aarhundrede, (1860) pp. 1 54-1 55.

2 II en existe plusieurs exposés en français. Je citerai l'excellent article de Victor Basch, dans sa série sur les “ Individualistes modernes (Grande Revue, 1913), et Y Esquisse d'une e'tude sur Sœren Kierkegaard , par Victor Deleuran, qui est en partie un résumé du livre de Harald Hœffding : Sœren Kierkegaard en tant que philosophe. Le célèbre ouvrage deGeorgBrandes sur S. Kierkegaard est surtout une étude psychologique.

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festera. L’homme sera-t-il veule, laissera-t-il se perdre sa personnalité, ou sera-t-il le seul homme qui vaille, u l’individu isolé ” [den enkelte ) ? Mais si l’individu veut avoir une valeur propre, ce n’est pas un mince effort que S. Kierkegaard lui demande. Car il aime les difficultés : il les accumule dans son système ; il les propose aux hommes. Il n’y a de grand, pour lui, que le “ paradoxe ”, c’est à dire la passion poussée à l’extrême, à cette limite dernière où, cherchant l’absolu, elle en arrive à vouloir sa propre destruction. Dans l’ordre de la pensée, le paradoxe est de vouloir atteindre ce qui ne peut pas être pensé. Dans l’ordre religieux, le paradoxe est la vie ascétique, l’absolu suprême; et ce que l’homme doit alors exiger de lui-même est simplement impossible, car cela est contraire à sa nature, l’homme devient u comme un poisson sur terre ” ; la vie n’est que souffrance, et lui impose une effroyable tension de tout l’être. Et l’intensité de son effort et de sa souffrance est la mesure de son mérite,

S. Kierkegaard a provoqué une plus grande expansion de ses idées par l’éclatante application qu’il en a faite dans sa vie. La fortune qu’il avait héritée de son père était épuisée ; son œuvre, qu’il n’avait jamais conçue que comme un exposé de sa doctrine, était achevée ; il commençait des démarches pour obtenir un poste de prêtre. A ce moment, un incident lui parut montrer que l’Eglise danoise, à force d’esprit de conciliation, était venue au point d’en faire le principe même de la religion. Il avait le respect de toutes les autorités, et l’idée seule d’entrer en lutte surtout avec l’autorité ecclésiastique était déjà douloureuse à sa sensibité maladive. Malgré tout, avec le sentiment que, dût il être un martyr, il devait le faire, il se décida. Et ce fut une campagne d’une violence extraordinaire, au cours de laquelle il alla jusqu’à dénoncer tout le clergé, et toute

l’organisation ecclésiastique. En ce temps-là, et dans un si petit pays, venant d’un homme célèbre et personnellement inattaquable, une polémique de ce genre ne pouvait manquer d’avoir un énorme retentissement. Le bruit s’en prolongea pendant des années, en Danemark, et même en Norvège. Mais S. Kierkegaard, après dix mois de polémique, lorsqu’il eut dit, en un formidable crescendo de colère et d’audace, tout ce qu’il avait à dire, tomba un jour dans la rue, et mourut au bout de quelques semaines (1855).

On voit combien la littérature danoise, vers le milieu du dix-neuvième siècle, comptait d’écrivains de génie ou d’un réel talent. Elle traversait vraiment un âge d’or. Malgré certaines directions générales communes soit à tous, soit aux groupes de quelques uns d’entre eux, ces poètes ont été très divers par leurs tempéraments, la forme de leurs œuvres, leurs conceptions des rapports de la littérature avec les idées et avec la vie. On peut toutefois remarquer en passant que la valeur propre de l’individu est un sujet qui a préoccupé un grand nombre d’entre eux. Oehlenschlâger aime les attitudes héroïques, Grundtvig exalte la vieille énergie nordique, Hauch analyse les grands volontaires dominateurs, Heiberg et Paludan-Müller ironisent sur l’impersonnalité de la plupart des hommes, et Kierkegaard proclame que l’individu est tout, mais qu’il ne vaut rien, s’il ne va jusqu’à l’impossible.

Le théâtre était particulièrement brillant. Avec Oehlenschlâger, Heiberg, Hertz, Hauch, Andersen, 011 peut noter encore Thomas Overskou, ouvrier d’origine, qui aimait opposer, dans ses comédies, le naturel des sentiments simples chez les humbles à la vie factice des blasés, et Hostrup, le créateur de la “ comédie d’étudiants”, qui fut très à la mode à partir de 1840.

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Oehlenschlâger est mort le 20 janvier 1850, environ trois mois avant l’arrivée d’Ibsen à Kristiania et la publication de sa première œuvre. Sauf lui et St. Blicher, mort deux ans auparavant, tous les écrivains mentionnés dans ce chapitre étaient présents à Copenhague ou tout près, dans le nord de l’île de Sjælland, lorsque Ibsen, en 1852, est venu passer quelques semaines en Danemark.

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