TOUS DEUX
Il faut qu’elle meure !
Un éclair illumine la scène , et le tonnerre gronde . FURIA
Les dieux puissants ont entendu ton serment,... vois, Catilina, ta victime qui vient...
Aurélia entre par le fond et regarde autour d' elle avec inquiétude,
AURELIA
Où pourrai-je le trouver ? Je ne le vois pas, — grands dieux, donnez moi la force...
Elle V aperçoit,
O ciel !
Elle court vers lui.
Mon Catilina !
Catilina, hagard.
Ah, que veux-tu, femme ?
LA PREMIÈRE ÉDITION
Aurélia
Tu vis encore !
Elle veut se jeter dans ses bras.
Catilina, la repousse .
Va-t-en, va-t-en ! je te hais!
Aurélia
O ciel clément !
Catilina
Veux-tu me charger encore de chaînes, — ah, tu n’y réussiras pas ; — ne me regarde pas ainsi, femme, sache-Ie... je ne peux supporter ces regards tendres ; ils m’entrent dans le cœur comme un poignard,... je ne supporte plus cela,... tu vas mourir!
Il tire son poignard et prend violemment Aurélia par le bras. Aurélia
O grands dieux, protégez moi !
Catilina, avec une violence croissante .
Tu le dois, il le faut, — toi seule m’attaches à la vie, — bientôt le lien sera brisé...
On entend un fort coup de tonnerre.
Catilina, furieux.
Ecoute, femme, écoute les grondements sourds... les entends-tu ? Ce sont les dieux qui font leurs derniers adieux à Catilina ! —
Il se précipite sur elle, qui fuit hors de la seine ; il la poursuit. Furia, les suit des yeux avec une joie farouche. Maintenant ma victoire est certaine, — il lève le poignard, — en vain elle étend ses mains vers le ciel ;
...il frappe... elle s’affaisse dans son sang. —
Catilina, arrive lentement.
Voilà qui est fait ; — bientôt je ne serai plus, — déjà le calme de la mort pénètre mon âme.
Mais qu’ai-je donc... je ne le sais moi-même... les cordes de mon cœur semblent s’être brisées à son soupir de mort. Je sens une angoisse, tout comme si, soudain, la vaste terre était devenue un grand désert immense où nul, hors toi et moi, ne reste plus.
Furia
C’est bien cela, Catilina. j.
Catilina, réfléchissant.
A mes yeux
s’éclaire ce que longtemps j’ai vaguement senti...
...La vie n’est-elle pas une lutte incessante entre les forces ennemies dans l’âme, — et cette lutte est la vie même de l’âme ; — mais les luttes de l’âme se taisent en moi...
Vivement .
Eh bien ! Je ne suis plus Catilina...
prends mon poignard... éteins le dernier feu de la lampe !
Furia, prend le poignard .
Meurs donc de ma main, et je t’accompagnerai,
Catilina, même dans la nuit de la tombe.
Elle lui enfonce le poignard dans la poitrine fil s9 affaisse pris de F arbre. Catilina, après un silence , d'une voix terne .
Ah, je comprends tes paroles, esprit mystérieux ! u Moitié de ma main, moitié d’une autre, vient ma mort. ” Quand j’ai brisé son cœur, de mon âme s’est enfui tout le bon et le beau qu’il enfermait, un affreux minuit
LA PREMIERE ÉDITION
seul est resté, — qui sera ténèbre éternelle bientôt. Sombre Styx, pousse la vague vers la rive et monte sur la berge, bientôt tu conduiras Catilina vers le morne Tartare, désormais son séjour.
Deux chemins sont ouverts là-bas, — un seul pour moi, vers la gauche...
Aurélia, entre , pâle et chancelante , la poitrine sanglante .
Non, à droite, aux Champs Elyséens !
Catilina, effrayé .
Ah, de quel effroi son ombre pâle me remplit ; — dis, es-tu remontée de la tombe, ou bien vis-tu?
Aurélia, s agenouille à son côté .
Oh, je vois comme une mer orageuse se soulever en toi... laisse moi presser mon cœur contre ton sein, et mourir. Un sommeil, héraut de mort, en mon âme était descendu, mais de mon regard éteint je t’ai suivi, et j’ai tout vu, — mon amour m’a donné des forces à l’heure de la mort... embrassés, Catilina, nous descendrons au tombeau.
Catilina, douloureusement .
Certes, oh, je le voudrais ! mais un tel espoir est vain ; — dans mon cœur résonnent les cris de vengeance affreusement.
Non, Aurélia, tu voles vers la claire éternité, —
Nemesis me conduit vers les ténèbres, en bas.
Le jour point au fond .
Aurélia, doucement , et montrant /’ Orient,
Non, devant l’amour cèdent les affres et la nuit de la mort, vois-tu, les nuages s’éloignent, l’étoile pâle luit ;
Faiblement .
la lumière triomphe, l’aurore douce et chaude sourit, suis-moi, Catilina, déjà la mort m’envahit.
Elle tombe. Catilina lui prend les mains . Catilina, rassemblant ses forces .
Ah, c’est beau ! mon rêve étrange me revient si net, les ténèbres denses de la salle dissipées par un flot clair des rayons du soleil, par le jour naissant.
Oh, mes yeux deviennent troubles, et faible est mon bras; mais en mon âme il fait clair comme il n’a jamais fait, — et je comprends ma vie, mon passé désordonné. —
— Oui, ma vie fut la nuit, éclairée d’une clarté de nuit, mais une aurore couleur de rose, voilà ma mort ! tu as chassé la ténèbre de l’âme, le calme est en mon sein, vois, je te suis au séjour de lumière et de paix !
Il arrache vivement le poignard de sa poitrine ; d'une voix mourante .
Les grands dieux du ciel regardent avec compassion,... tu as vaincu le pouvoir des ténèbres par ton amour ! Pendant les dernières répliques , Furia s'est éloignée vers le fond de plus en plus , et à la fin elle disparaît . La tête de Catilina s'incline sur la poitrine d' Aurélia. Ils meurent.