APPENDICES
SOUVENIRS D’ENFANCE
Lorsque les rues de Skien, ma ville natale, reçurent des noms, il y a quelques années — ou peut-être furent-elles seulement rebaptisées — j’eus l’honneur de voir mon nom donné à une rue. C’est, du moins, ce qu’ont dit les journaux, et je l’ai entendu également de voyageurs dignes de foi. D’après leurs explications, cette rue descendrait de la place vers le port, ou £< Muddringen ” (la Fange).
Mais si cette allégation est exacte, je ne comprends pas pour quelle raison cette rue se trouve porter mon nom ; car je n’y suis pas né, et n’y ai jamais habité.
Je suis né dans une maison sur la place, la maison Stockmann, comme on l’appelait alors. Cette maison était juste en face de la façade de l’église au haut parvis et à la tour imposante. A droite de l’église se trouvait le pilori de la ville, et à gauche la mairie avec le dépôt et le u cabanon ’’. Le quatrième côté de la place était occupé par l’école primaire et le collège. L’église était isolée au milieu.
Telle est la première vue sur le monde qui s’est présentée à mes yeux. Rien que de l’architecture ; pas la moindre verdure ; pas le moindre paysage de libre campagne champêtre. Et au dessus de cet espace carré de pierre et de bois, l’air était rempli,
tout le long du jour, du sourd bourdonnement de la chute de Lange et de celle de Kloster, et des nombreuses autres chutes d’eau, et du matin au soir le grondement des cascades était coupé d’un bruit aigu semblable aux cris d’une femme qui tantôt hurle et tantôt gémit. C’étaient les centaines de scies qui travaillaient au loin dans le voisinage des chutes d’eau. Lorsque, plus tard, dans mes lectures, j’ai rencontré la guillotine, je n’ai jamais pu m’empêcher de penser à ces scies. L’église était, bien entendu, le plus pompeux monument de la ville. Lorsque Skien, par une nuit de Noël de la fin du siècle dernier, fut incendiée par l’imprudence d’une domestique, la vieille église d’alors brûla aussi. La domestique, comme de juste, fut exécutée. Mais la ville, qui fut reconstruite avec des rues droites et larges malgré les hauteurs et les dépressions du terrain sur son emplacement, eut à cette occasion une église neuve, dont les habitants affirmaient avec une certaine fierté qu’elle était en briques jaunes hollandaises, qu’elle avait été élevée par un constructeur de Copenhague, et en même temps qu’elle ressemblait exactement à l’église de Kongsberg. Dans ce temps-là je ne savais pas suffisamment apprécier ces avantages ; mais ce qui s’imposa puissamment à mon attention, ce fut un ange blanc, gros, aux membres lourds, qui, en temps ordinaire, planait haut sous la voûte, une coupe dans les mains, mais qui, le dimanche, descendait doucement parmi nous, lorsqu’il y avait des enfants à baptiser.
Presque plus encore que de l’ange blanc dans l’église, j’avais l’esprit occupé du caniche noir qui montait tout en haut de la tour, où le veilleur criait la nuit. Il avait des yeux rouges luisants ; mais il n’apparaissait pas souvent ; il ne s’est même montré, autant que je sache, qu’une seule fois. C’était une nuit de nouvel an, juste moment où le veilleur criait une par le
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vasistas sur le front de la tour. Le caniche noir arriva de l’escalier derrière lui, resta tranquille et le regarda seulement de ses yeux luisants, rien de plus, mais le veilleur, la tête la première, tomba du vasistas sur la place, où il fut trouvé mort par tous les gens pieux, qui, le matin du premier de l’an, se rendirent au premier service. Depuis cette nuit-là, jamais le veilleur n’a crié une par ce vasistas-là dans l’église de Skien.
Cette histoire du veilleur et du caniche a d’ailleurs eu lieu longtemps avant moi, et j’ai entendu dire depuis que de pareils faits se sont produits autrefois dans de nombreuses autres églises norvégiennes. Mais ce vasistas de la tour avait pour moi, lorsque j’étais enfant, ceci de particulièrement remarquable que j’y avais reçu ma première impression consciente et durable. Ma bonne me porta un jour, en effet, en haut de la tour, et me fit asseoir sur le rebord du vasistas ouvert, tandis que son bras fidèle, naturellement, me tenait par derrière. Je me rappelle clairement combien je fus frappé de ce que je pouvais voir en bas les fonds de chapeau des gens ; je regardai dans nos propres chambres, je vis les stores, je vis ma mère debout à l’une des fenêtres 5 je pouvais même voir par dessus le toit dans la cour de la maison, où notre cheval brun, attaché près de la porte de l’écurie, remuait la queue. Sur le mur de l’écurie, je me souviens qu’il y avait un seau de fer blanc accroché. Puis on se mit à courir, il y eut foule, en bas, à la porte de notre maison, et l’on faisait des signes, et la bonne me tira brusquement et se hâta de descendre avec moi. Je ne me rappelle pas la suite ; mais, depuis, on m’a souvent raconté que ma mère m’avait aperçu là-haut, au vasistas de la tour, qu’elle avait crié, qu’elle s’était évanouie, comme il était d’usage alors, et qu’ensuite, lorsque je fus près d’elle, elle avait pleuré, m’avait embrassé et caressé. Depuis lors, tant que je fus gamin, je ne traversa
jamais la place sans regarder le vasistas. Il me semblait que ce vasistas nous concernait particulièrement, moi et le caniche de l’église.
Je n’ai conservé qu’un seul souvenir de mes premières années. A ma naissance, j’avais reçu, entre autres cadeaux, une grande pièce d’argent qui portait une tête d’homme. Il avait le front haut, un grand nez crochu et la lèvre inférieure saillante; de plus, il avait le cou nu, ce que je trouvais bizarre. La bonne d’enfants m’enseigna que l’homme de la pièce était u le roi Frédéric rex ”, et un jour je me mis à la faire rouler sur le parquet ; le fâcheux résultat fut que la pièce roula dans une rainure. Je crois que mes parents virent dans ce fait un mauvais présage, parceque c’était un cadeau de baptême. Le parquet fut défait, et l’on chercha et creusa longtemps et soigneusement, mais le roi Frédéric rex ne reparut plus au jour. Je ne laissai pas que de me considérer jusque longtemps après comme un affreux criminel, et quand je voyais Peter Tysker, l’agent de police de la ville, sortir de la mairie et se diriger vers notre porte, je courais le plus vite que je pouvais jusqu’à la chambre des enfants, et je me cachais sous le lit.
Nous ne restâmes pas longtemps dans la maison de la place. Mon père acheta une maison plus grande, où nous nous installâmes quand je pouvais avoir à peu près quatre ans. C’était une maison formant coin, un peu plus haut dans la ville, au pied du coteau Hundevadt, ainsi appelé du nom d’un vieux docteur allemand, dont la femme élégante montait en u voiture à vitres ”, qui était transformée, l’hiver, en traineau. Il y avait dans cette maison beaucoup de pièces, et grandes, tant au premier qu’au rez de chaussée, et il y fut mené une vie très mondaine. Mais nous autres gamins n’avions guère affaire à l’intérieur. La place, où étaient les deux plus grandes écoles, était le lieu de réunion
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et le champ de bataille naturel pour la jeunesse de la ville. Le collège était dirigé alors par le vieux directeur de l’école, Œrn, aux manières distinguées et extrêmement aimable ; le premier maître de l’école primaire était, je crois, l’appariteur Iver Flasrud, superbe vieillard, lui aussi, qui fonctionnait, en outre, comme coiffeur et barbier de la ville. Entre les enfants de ces deux écoles, mainte chaude bataille eut lieu autour de l’église ; mais comme je n’appartenais à aucune des deux, je n’y assistai la plupart du temps qu’en spectateur. D’ailleurs, je n’étais pas du tout batailleur dans mon enfance. Il y avait un pouvoir d’attraction sur moi bien plus grand dans le pilori et la mairie avec les lugubres mystères que je leur attribuais. Le pilori était un poteau rouge brun, de la hauteur d’un homme, surmonté d’une grosse pomme ronde qui primitivement avait été peinte en noir ; cette pomme avait maintenant l’aspect d’une figure humaine plutôt engageante, légèrement penchée. Devant le poteau pendait une chaîne de fer, et dans celle-ci un cercle de métal ouvert, qui me paraissait deux petits bras prêts à se cramponner autour de mon cou avec le plus grand plaisir. Il n’avait d’ailleurs pas servi depuis bien des années; mais je me rappelle bien qu’il est quand même resté là tout le temps que j’ai été à Skien, J’ignore s’il y est encore.
Et puis il y avait la mairie. Elle avait, comme l’église, un haut escalier. En bas étaient les chambres du dépôt avec leurs fenêtres grillées donnant sur la place. J’ai vu, derrière les grilles, bien des visages blêmes et sinistres. Une chambre tout en bas du sous-sol de la mairie était appelée “ le cabanon ”, et a vraiment servi, paraît-il, si incroyable que cela me paraisse aujourd’hui, à enfermer des aliénés. Cette chambre avait un grillage comme les autres ; mais en dedans du grillage, l’ouverture de la fenêtre toute entière était couverte d’une plaque de fer
massive, percée de petits trous ronds, en sorte qu’on aurait dit une passoire. On racontait que cet antre avait servi de résidence, entre autres, à un criminel nommé Brendeis, dont on parlait beaucoup alors, et qui avait été marqué au fer, et je crois également qu’il avait été habité par un galérien échappé et rattrapé, qui a été fouetté sur la place Li. De celui-ci des témoins ont raconté qu’en allant au lieu de l’exécution il avait dansé, mais que pour le ramener en prison, il avait fallu le traîner sur une charrette.
Skien était dans mon enfance, une ville extrêmement gaie et mondaine, tout à fait l’opposé de ce qu’elle devait devenir plus tard. Beaucoup de familles cultivées, dans l’aisance, considérées, habitaient alors soit dans la ville même, soit de grandes maisons de campagne dans les environs. Un cousinage proche ou éloigné reliait entre elles la plupart de ces familles, et les bals, les dîners, les soirées de musique se succédaient, été comme hiver, à courts intervalles. Il venait aussi beaucoup de voyageurs dans la ville, et comme il n’y avait pas alors de véritables hôtels, ils descendaient chez des amis et des parents. Nous avions presque toujours des étrangers en visite dans notre maison spacieuse, et surtout à Noël et à l’époque de la foire, la maison était pleine et la table ouverte du matin au soir. La foire de Skien avait lieu en février, et c’était un temps particulièrement béni pour nous autres gamins ; six mois d’avance nous commencions à mettre des sous de côté afin de voir les prestidigitateurs, les danseurs de corde et les écuyers de haute école, et de pouvoir acheter des gâteaux de miel dans les boutiques. J’ignore si cette foire avait une réelle importance pour la vie commerciale ; je me la rappelle comme une sorte de grande fête populaire qui durait toute une grande semaine.
Du dix-sept mai, on ne faisait pas une grande affaire à Skien,
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en ce temps-là. Quelques jeunes gens tiraient des pétards sur le Blegebakken ou brûlaient des mannequins ; c’était à peu près tout. Je crois bien que cette réserve dans notre ville d’ailleurs si gaie était surtout observée par égard pour un certain personnage très bien en cour, qui avait sa résidence dans les environs, et que, pour diverses raisons, l’on ne tenait pas à froisser.
On n’en était que plus joyeux la nuit de la Saint-Jean. Elle n’était pas fêtée par tous en commun, mais les gamins et les jeunes gens de la ville se réunissaient en cinq ou six groupes ou davantage, qui chacun travaillait à part pour se procurer les matériaux de son feu particulier. Dès la Pentecôte nous commencions à circuler en bandes, visitant les ateliers de construction des navires ou les boutiques pour a mendier ” des tonnes de goudron. Une curieuse coutume existait de temps immémorial. Ce que nous n’obtenions pas de bon gré était volé sans que le propriétaire ni la police pensât jamais à poursuivre ce genre d’attentat. Un groupe pouvait ainsi peu à peu se procurer tout un monceau de tonnes de goudron vides. L’usage nous avait conféré le même droit sur les vieilles prames. Si nous pouvions en surprendre quelqu’une tirée à terre, si nous pouvions réussir à la traîner sans attirer l’attention et à bien cacher notre butin, notre droit de propriété était ainsi acquis ou du moins n’était contesté par personne. La veille de la Saint Jean, la prame était portée en triomphe à travers la ville jusqu’au bûcher. Dans la prame était assis un violoneux. J’ai plusieurs fois été témoin d’un tel cortège et j’y ai moi-même pris part une fois.