‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 94 sur 103 · I. — SUR L’IMPORTANCE DE SE CONNAITRE · texte numérisé non relu

I. — SUR L’IMPORTANCE DE SE CONNAITRE

Parmi toutes les branches de la spéculation, la recherche de la nature de notre propre être est sans doute une de celles où la plus grande application et la plus grande impartialité sont nécessaires pour parvenir à ce qui est le résultat de toute étude, à savoir, la vérité. La connaissance de soi suppose la plus exacte attention concentrée sur nous-mêmes, nos inclinations et nos actes, et c’est seulement par les résultats d’un tel examen qu’il est possible à l’homme d’atteindre une claire et juste notion de la nature de son propre caractère.

Combien cette connaissance est importante pour nous, son nom déjà l’indique : connaissance de soi, son acquisition doit s’imposer péremptoirement à l’homme, car toutes nos entreprises en exigent trop l’assistance pour qu’elle puisse être négligée sans inconvénient.

Suivant les divers buts en vue desquels l’homme fait usage de sa connaissance de soi, on peut dire que l’importance de celle-ci se montre principalement dans deux directions, savoir :

i° sous le rapport de la culture et du développement de notre esprit, puis,

2° à l’égard de notre bien-être matériel, de nos entreprises et de nos relations avec d’autres hommes.

En ce qui concerne le premier point, il est évident que l’homme doit nécessairement posséder une connaissance suffisante de lui-même pour que l’on puisse espérer d’heureux progrès dans la direction indiquée. Si nous admettons, en effet, que le but de l’homme qui pense est, sous le rapport intellectuel, de développer constamment en lui les facultés de l’âme, d’élucider ses concepts, et, en définitive, d’écarter autant que possible les erreurs que ses tendances ou d’autres causes extérieures pourraient avoir provoquées, de là résulte en même temps l’influence prépondérante qu’exerce la connaissance de soi sur les efforts de l’homme à cet égard. Il faut se connaître, pour savoir quelle position l’on occupe, et dans quelles direcions des perfectionnements sont nécessaires. L’homme doit avoir conscience de ses défauts, aussi bien que de ses qualités, afin de pouvoir corriger celles-là et développer celles-ci, — il doit connaître ses passions, afin de pouvoir les contenir lorsque leurs accès menacent, et ainsi peu à peu affaiblir le pouvoir qu’elles se sont arrogé. Et ce n’est pas seulement de cette manière, mais aussi comme moyen de parvenir à juger le caractère des autres et à connaître les hommes en général, qu’il est nécessaire de s’être fait une idée juste de sa propre nature et de sa propre façon de penser, car ce n’est que par les conclusions tirées de celles-ci qu’il est possible à l’homme d’arriver à un résultat quelque peu certain dans les domaines indiqués.

De ce qui est ici brièvement énoncé résulte évidemment que la connaissance de soi est la base nécessaire du développement de l’esprit humain et du progrès intellectuel en général ; mais, certes, moins nombreux qu’on ne le désirerait sont les gens qui font usage dans ce sens de la connaissance d’eux-mêmes qu’ils

auraient dû acquérir. L’homme fait, au contraire, plus ordinairement usage de sa connaissance de soi dans la vie pratique, comme d’un moyen nécessaire au profit de ses intérêts matériels, et ce sont les divers rapports sous lesquels l’importance de se connaître est le plus fortement accusée, qu’il s’agirait ici de mettre mieux en lumière.

On doit présumer que tout homme réfléchi, avant de prendre ses résolutions, suppute les difficultés qui peuvent s’y opposer, ainsi que les dangers liés à leur exécution, et c’est pourquoi il doit être important pour lui de se connaître, afin de savoir si sa force est capable d’écarter celles-là, ou si son courage lui permet d’aller au devant de ceux-ci ; la connaissance de soi doit donc avoir toujours une importance prépondérante sur la manière d’agir de l'homme, puisqu’elle seule le met en état de pouvoir calculer avec quelque certitude le succès de ses entreprises.

C’est pourquoi l’on peut sans doute aussi affirmer que, pour autant que l’homme ait vraiment quelque pouvoir sur son sort, il l'aurait bien plus encore, s’il possédait une connaissance de soi suffisante pour toujours proportionner ses actes aux facultés dont il dispose, et connaissait constamment ses penchants assez pour ne jamais les laisser le dominer.

Dans toutes les directions de l’eflFort humain, la connaissance de soi est donc indispensable pour que l’on puisse agir à l’avantage de soi-même et des autres ; — il est donc très nécessaire d’acquérir cette connaissance, et s’il arrive que l’homme, en l’acquérant, et apprenant ainsi à connaître ses aspects les plus fâcheux, se trouve plus d’une fois dans l’obligation d’être humilié à ses propres yeux, cette humiliation ne peut pourtant en aucune façon affaiblir son estime de lui-même, puisqu’elle démontre, bien plutôt, une forte volonté et un loyal effort pour

atteindre ce qui est le but de l’homme dans la vie — le développement des forces de son esprit et le soin de son bien-être temporel.

Grimstad, le 3 février 1848.

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