FÊTES EN SUÈDE
il a l'occasion de prendre la défense de Brandès à propos de la polémique alors suscitée dans la presse Scandinave par la conférence « Monogames et polygames », que Bjornson avait faite à l’appui de la thèse émise dans sa pièce Un gant, où était exigée une égale chasteté de l'homme et de la femme avant le mariage. Brandès avait pris part à la querelle élargie aux conceptions morales en général, et la querelle venait d'amener une brouille entre Bjornson et Brandès. Ibsen s'exprima ainsi :
Ce à quoi il faut tenir, et qu’il faut défendre à tout prix, c'est précisément ce que la morale sociale appelle diabolisme, c’est la nouveauté, ce qui germe, et qui grandira. Chacun a sa morale en lui-même, il ne s’agit pas de fonder des lois pour les autres, il s’agit pour chacun de décider ce qui est juste pour lui dans tel et tel cas J.
Il y a encore un grand dîner en l’honneur d’Ibsen chez Ole Richter, chef de la délégation à Stockholm du gouvernement norvégien. Et il y a un grand dîner d'hommes chez Gôsta Mittag Leffler, le grand mathématicien ultra-conservateur, où Mme Edgren et Sonia Kowalewsky sont les seules femmes. Viktor Rydberg, l'auteur du roman « Le dernier Athénien » y est, et interroge Ibsen sur Empereur et Galiléen. Mittag Leffler prononce un skaal en l'honneur de son hôte, qui dit dans sa réponse : « De toutes mes patries, la Suède est celle où j'ai trouvé le plus de compréhension1 * 3. »
Et enfin il y a la grande fête donnée par la société Heimdall le 24 septembre, où Mme Edgren joue le rôle de maîtresse de maison. Tout le Stockholm savant, artistique et politique est là. Mme Adlesparre, chef du mouvement féministe, n'a pu venir, et s'est excusée. Ibsen, d'excellente humeur, est très causant et aimable avec tout le monde 3. Devant les 250 personnes réunies le discours principal est prononcé par le député
1 Rapporté dans une lettre d’Ernst Ahlgren à Brandès citée par Sten Linder dans sa thèse Ernst Ahlgren i hennes romaner, p. 68.
1 Anne Charlotte Leffler, en sjâlvbiografi grundad pa dagbocker och brev , p. m.
3 Lotten Dahlgren, Lyran, p. 276.
radical, Adolf Hedin, à qui seize ans plus tôt, Ibsen avait adressé son poème « A mon ami l'orateur révolutionnaire ». Puis Mme Hwasser prononce un discours au nom des femmes, et veut baiser la main d’Ibsen, ce contre quoi il proteste. Vient ensuite le discours d’Ibsen, que l’on trouvera p. 310, traduit sur le texte norvégien rédigé par Ibsen après coup, et remis au journal suédois Aftonbladet, qui le publia, mais l’accompagna « pour ceux qui ne comprennent pas tout à fait le norvégien » du compte rendu rédigé par le délégué du journal. Voici la traduction de ce compte rendu suédois :
Mesdames et messieurs,
En venant maintenant exprimer un cordial merci, je ne peux naturellement songer à répondre à tout ce que le précédent orateur m’a fait le plaisir flatteur de déclarer en mon honneur. Mais je dirai qu'à chacun de mes séjours en Suède, j'ai plus clairement éprouvé quel bonheur c'est d’avoir une plus grande patrie.
On a dit que par ma production littéraire j’ai quelque part à la forme qu’a prise l’époque, et l’on a qualifié cette époque d’époque nouvelle. Je crois toutefois que, d’un autre point de vue, on peut tout aussi bien qualifier le moment où nous vivons de période terminale — ou comme une transition vers un nouveau stade de développement, car je crois à une évolution dans le monde des concepts aussi bien que dans celui de la vie naturelle, et je crois que les concepts sont aujourd’hui sur le point d’être bouleversés. Je crois que les concepts politiques et sociaux se fondront en une unité dont nous ne pouvons naturellement nous faire une idée claire, mais qui, je crois, sera plus favorable que le dualisme actuel au bonheur de l’humanité.
Je crois que la poésie, de notre temps, est en train de s’éteindre. Je crois que la philosophie s’éteint également, je crois que la religion, dans ses formes actuelles, s’éteindra aussi. Mais en même temps s’opère une formation nouvelle qui, j’en ai confiance, sera capable de satisfaire aux exigences et aux besoins de l’avenir.
On a dit que dans mes œuvres je suis pessimiste, et je suis pessimiste en ceci, que je ne crois pas à l’éternité des idéals humains. Mais je suis optimiste en ce que je crois fermement à la reproduction des idées humaines et à leur capacité de prendre des formes nouvelles appropriées à l’époque. Et l’époque vers laquelle, selon moi, nous avançons, est une